Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


Se connecter à moi sur LinkedIn Me suivre sur Twitter Facebook RSS

jeudi, septembre 01, 2011

Langage: Le tu qui tue

Bon, c'est la rentrée ! Le téléphone recommence à sonner... Tiens, là c'était Nicolas Carreau qui prépare l'émission de ce soir sur Europe 1, "Des clics et des claques", une heure pendant laquelle Laurent Guimier, David Abiker et Guy Birenbaum décortiquent les petites infos du Web. Il paraît que ce soir on va parler du tutoiement, et pas n'importe lequel. Laurent Joffrin s'est fait tutoyer sur Twitter ! Vous vous rendez compte ? Y'a plus de respect... J'avais raté ça. Diable, où avais-je la tête ? Je devais encore lire des trucs futiles comme l'espionnage de journalistes dans l'affaire Bettencourt, ou l'évacuation de Roms par tramway RATP (qui rappelle quelques heures sombres)... Mais là, franchement, @Laurent_Joffrin qui balance à @peultier "Qui vous autorise à me tutoyer ?", ça c'est un scoop. Croyez-le ou pas, il paraît que ça a déclenché une tempête de tweets dans le verre 2.0. Trêve de persiflage, je me prêterai de bonne grâce à quelques questions par téléphone par amitié pour les animateurs susnommés, et aussi parce que j'ai pour habitude de toujours prendre au sérieux les sujets légers (et vice versa)...

Je ne compte plus le nombre de fois où l'on m'a interrogé sur la question du tutoiement : c'est décidément un des fonctionnements les plus mystérieux de la langue française ! Il met régulièrement en difficulté les étrangers, anglophones, en particulier, qui ont autant de mal à décider s'ils donnent du tu ou du vous, que de savoir s'il faut faire la bise à des inconnu(e)s (et d'ailleurs peut-être 2 ? ou 3 ? — de bises, pas d'inconnus). J'ai essayé d'expliquer à diverses reprises, mais je dois bien reconnaître que les règles sont tellement compliquées et fluctuantes que lorsqu'on n'a pas baigné dedans depuis le berceau, c'est quasiment impossible de s'en sortir indemne. Le faux-pas est garanti.

C'est que le tu est vicieux, à la fois égalitaire, et gravement autoritaire. Egalitaire, bien sûr, camarade ! Il l'est tellement que la Convention, dans sa grande sagesse terrorisante, a même interdit le vouvoiement dans l'usage public par décret du 18 brumaire an II. Un vous ou un Monsieur mal placé pouvait vous créer bien des ennuis en ces temps-là, on avait la guillotine facile. L'Eglise a fait en grand dans le domaine : elle a réussi à abolir la distance entre nous, pauvres pêcheurs, et Dieu Lui-même. Quand j'étais petit on Lui disait vous (Notre Père qui êtes aux cieux !), et puis un beau jour, on nous L'a rapproché (tu es aux cieux !), et ça va beaucoup mieux.

Jusqu'ici c'est simple : on est du même cercle, du même parti, de la même communauté, on se tutoie, les barrières sont abolies. Mais là où les choses se gâtent, c'est que ce tu est étrangement à double face. Quand un patron tutoie son employé, ou un présiroi ses sujets (Casse-toi, pauvre con !), ce n'est plus tout à fait la saine et franche camaraderie de l'An II (camaraderie où l'on se fendait d'ailleurs la gueule à grands coups de guillotine). Le tu des camarades devient alors un tu autoritaire, agressif, péjoratif, c'est le tu qui tue. Et bien entendu, la grande différence, c'est que tu-là n'est pas symétrique. C'est tu dans un sens, vous dans l'autre...

Ce tu de la fraternité est donc redoutable. Employé au mauvais moment, c'est le faux-pas, voire l'insulte, d'où la grande gêne des étrangers à son égard. Dans un cas comme dans l'autre, ils se mettent dans l'embarras (vouvoyez un bébé, vous verrez le regard ahuri des parents...). C'est subtil. A l'école primaire, on tutoie la maîtresse (et ça change : de mon temps, c'était la paire de claque assurée), au collège on vouvoie (mais il est très probable que le prof tutoie...). Quand on arrive à l'université, on vouvoie dans les deux sens. Je me vois mal tutoyer mes étudiants, et encore pire mes étudiantes : on friserait l'équivoque. Encore, que... lorsqu'ils passent leur thèse, ça peut changer, ils entrent dans la grande confrérie !

Le tu si simple en apparence est finalement soumis à des règles sociales démoniaques, où entrent en jeu l'âge, le sexe, la position sociale, la situation (on est sur Twitter ?), le moment, même (j'ai connu des gens qui tutoyaient leur patron à la soirée karaoké organisée par la boîte, et le vouvoyaient le lendemain...). Et tout cela change avec le temps.

L’anecdote qui à mon avis illustre le mieux ces rapport subtils, c'est celle de François Mitterrand, à qui un militant demanda un jour "Je peux te tutoyer ?". Le Sphynx répondit, imperturbable : "Comme vous voulez !". Un cours de linguistique en trois mots.




27 Commentaires:

Anonymous Emmanuel a écrit...

Une amie italienne m'avait confié l'extrême embarras dans lequel elle avait mis son professeur à la faculté du Mirail lorsqu'en allant le voir après le cours pour lui poser une question, elle lui avait tendu la main pour le saluer. Le premier geste du prof avait été un très vif recul : que me veut-elle, celle-là ?

01 septembre, 2011 19:05  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Ah oui, les gestes aussi sont codés ! D'ailleurs en parlant des Italiens, ils ne sont pas en reste avec le Lei (la troisième personne, qui joue le rôle de notre vous). Compliqué aussi, et subtilement différent de notre vous. Au passage, il me semble me souvenir que les fascistes italiens l'avaient abolie en vain en 1938... Comme quoi, les esprits totalitaires de tout bord on toujours eu mal à la langue.

01 septembre, 2011 19:09  
Blogger mrr a écrit...

En première approximation, je suggère aux anglophones d'utiliser le "tu" lorsqu'ils utiliseraient le prénom en anglais, et le vous lorsqu'ils utiliseraient mister-miss whatever. Ca ne marche pas trop mal.

02 septembre, 2011 09:01  
Blogger Jean Véronis a écrit...

En effet ! C'est peut-être une bonne astuce. Merci du tuyau.

02 septembre, 2011 09:06  
Anonymous estellebeaurivage a écrit...

Le jour où les inconnus se sont mis à me vouvoyer systématiquement, j'ai senti que j'avais pris un coup de vieux.

02 septembre, 2011 11:15  
Anonymous estellebeaurivage a écrit...

Dans le département où je travaille, tous les enseignants et administratifs se tutoient égalitairement.L'un d'entr'eux s'obstine pourtant à vouvoyer la secrétaire. Non pour lui témoigner un respect particulier, mais au contraire pour marquer (inconsciemment)(et paradoxalement) qu'elle est d'un rang subalterne.

02 septembre, 2011 11:30  
Anonymous Al-Kanz a écrit...

En Italie, ils ont une très jolie formule. Là-bas, on se "donne le tu".

02 septembre, 2011 13:28  
Anonymous Anonyme a écrit...

Juste en passant, évitons d'utiliser "les heures sombres" à tort et à travers... On en est pas là tout de même, pendant "les heures sombres", la destination des trains était tout autre. Non pas que je sois fier de la politique d'immigration actuelle, bien au contraire, mais les événements d'aujourd'hui sont bien différents.

02 septembre, 2011 13:38  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Anonyme> C'est vrai, c'est vrai... Mais il y a des symboles lourds quand même. La décision des forces de l'ordre me semble peut-être un peu maladroite dans sa forme.

02 septembre, 2011 13:43  
Anonymous artypunk a écrit...

Votre exemple sur #Sarko est historiquement inexact, car son tutoiement répondait à un tutoiement

Voir ici

Quand à savoir si le tutoiement initial était agressif, péjoratif ou égalitaire, les exégètes s'y perdent encore !

Mais on pourrait argumenter que le déclencheur initial c'est bien que le contact trop familier du président, qu'on peut donc considérer comme un hyper-tutoiement autoritaire...

02 septembre, 2011 21:11  
Anonymous Anonyme a écrit...

"Mais il y a des symboles lourds quand même." : c'est vrai, la prochaine fois, escortons les pieds jusqu'à Menton...

03 septembre, 2011 01:39  
Blogger Marie-Aude a écrit...

Amusant, en lisant le titre de cette chronique, j'avais pensé plutôt à la phrase clé de la PNL / analyse transactionnelle... le tu qui tue aussi.
Comme quoi les champs sémantiques sont vastes.
La pratique du tutoiement est différente d'un pays à l'autre. En Allemagne, le Siezen est encore de rigueur le plus souvent, passer à l'étape du tutoiement est perçu comme un pacte qui ne se signe pas à la légère.

04 septembre, 2011 00:44  
Anonymous Antoine a écrit...

L’anecdote à propos de François Mitterrand ne se serait-elle pas déroulée lors d'un conseil des ministres ?

05 septembre, 2011 09:22  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Antoine> Je ne sais pas du tout... C'est une histoire qu'on entend régulièrement (j'espère que ce n'est pas une légende urbaine!).

05 septembre, 2011 09:25  
Anonymous frednetick a écrit...

Excellent post, qui met des mots sur mon désarroi de tutoyer un ancien ministre et de vouvoyer mes beaux parents.

: )

06 septembre, 2011 13:58  
Anonymous kdom a écrit...

En ce moment je suis en Allemagne, et, contrairement aux anglais, il existe en allemand une forme de politesse. Par contre, contrairement à nous, ils utilisent la 3è personne du pluriel : Sie.
Cette inversion fait que, fréquemment, lorsque je m'adresse à plusieurs personnes, j'emploie ce Sie à la place de la vraie 2è personne du pluriel ihr.
Par contre je n'ai pas de problème pour utiliser le vouvoiement correctement.
Ce qui me fait penser que l'association
vous-vouvoiement est plus naturelle (peut être parce que plus fréquente) que le vous-pluriel.

Qu'en pense le professeur ?

08 septembre, 2011 19:02  
Anonymous Cochonfucius a écrit...

Une autre difficulté est de choisir entre "Je" et "Nous" dans une communication scientifique. On peut toujours la contourner en disant "L'auteur" mais c'est un peu froid.

10 septembre, 2011 16:55  
Anonymous Brainema a écrit...

je me sens encore plutot jeune et j'ai affaire à des clients le plus souvent une 15aine d'année de plus.

le vouvoiement est plutôt de rigueur, d'autant que les complexités commerciales de mon travail technique doivent me permettre de me désengager d'une demande exotique facilement.

pourtant sur des installations d'une semaine on passe beaucoup de temps en cercle fermé entre nous dans des hotels à l'étranger par exemple ou dans les restaurants le soir.

le tutoiement devient de rigueur au moment ou l'on franchi les portes de l'usine ou pendant les pauses ....


effectivement difficile pour ma femme d'origine étrangère de suivre cela

16 septembre, 2011 13:33  
Anonymous Lourdoueix a écrit...

Pour le nombre de bises (situation qui peut parfois tourner à l'absurde ...), il faut consulter ce site qui fait un beau travail de dénombrement : http://combiendebises.free.fr/

19 septembre, 2011 23:30  
OpenID Plingo a écrit...

La difficulté en allemand (et dans d'autres langues où la formule de politesse n'est pas "vous") c'est de bien utiliser le tutoiement pluriel. En allemand, "Ihr" et la deuxième personne du pluriel sont du même niveau de familiarité que "Du".

J'ai eu du mal à m'y mettre lorsque j'ai commencé à vivre en Allemagne. Lorsque je m'adresse à un copain ("du") et que lui parle de lui et de son père ("Sie", absent du dialogue), faut-il utiliser "Ihr" ou la forme de politesse ? Réponse: "Ihr". C'est le degré de familiarité avec l'interlocuteur qui l'emporte.

24 septembre, 2011 01:19  
OpenID Plingo a écrit...

C'est encore plus compliqué pour des langues qui n'ont pas un mais plusieurs jeux de formes de politesse. Ainsi en hongrois:

On a "ön" (pluriel "önök") pour un vouvoiement de hiérarchie, voire de déférence. Employé dans un contexte formel, ou lorsqu'on parle à une personne nettement plus âgée (dans ce cas ça peut être dissymétrique). Cela peut donc être une personne proche, de la famille.

Il y a aussi "maga" (plur. "maguk") qui est le vouvoiement de non-proximité: la personne que l'on croise dans la rue, qu'on ne connaît pas, et qu'on ne se sent pas de tutoyer. Cette forme était au départ respectueuse, mais aujourd'hui peut être carrément insultante si mal utilisée (p.ex dans les cas où tutoyer serait perçu comme acceptable, et plus cordial).

Un prof de hongrois s'étonnait qu'en France on tutoyait ses collègues enseignants alors qu'on vouvoie ses étudiants. En Hongrie c'est plutôt l'inverse : on donne du "ön" à ses collègues (relations dans un cadre formel et hiérarchisé dans l'ordre du corps enseignant) tandis que pour les étudiants, seul le tutoiement convient (ce ne sont pas des inconnus, donc "maga" n'est pas possible, et ils ne sont pas membre d'un même ordre hiérarchique que les profs, donc pas de "ön").

Bref, de quoi être plus paumé encore (et pourtant le régime socialiste est passé par là, qui a supprimé les formules alambiquées en usage jusqu'alors, où on pouvait carrément remplacer le pronom par une expression du type "sa Grandeur la Dame"...).

24 septembre, 2011 01:32  
Anonymous Anonyme a écrit...

Au québec: Tu m'aimes-tu?

03 octobre, 2011 15:31  
Anonymous Cobab a écrit...

Phénomène rigolo en espagnol sud-américain (au moins pour ce que j'en sais au nord de l'Argentine et en Bolivie) : l'espagnol de là-bas dérive de celui parlé au temps disons des conquistador, ou le vouvoiement était beaucoup plus systématique qu'aujourd'hui. (En espagnol contemporain européen, on ne vouvoie plus guère que les ministres, évêques etc. Avec la vendeuse du magasin ou le flic à la circulation, on se tutoie.) Du coup, le vouvoiement est resté la forme en usage à l'oral, alors que l'école enseigne le « bon » espagnol, où l'on se tutoie ; le tutoiement est donc perçu comme appartenant au registre soutenu, manifestant un effort particulier pour parler « correctement », donc un respect particulier : le sens du vous et du tu se sont inversés.

14 octobre, 2011 09:25  
Anonymous Luigi Koechlin a écrit...

C'est vraiment en France qu'il faut faire attention entre dire vous ou tu. Existe-t-il d'autre pays dans ce cas la...
En Espagneil y a une difference mais je ne savais pas que le Vopus et le Tu étaient inversés en Amerique du Sud, c'est bon à savoir !

01 novembre, 2011 13:03  
Anonymous spiritoo a écrit...

@Cobab : très intéressant, c'est là qu'on voit que, heureusement, la mondialisation n'a pas encore aboli les différences de langues (langue et culture sont étroitement liées). Ayant vécu au Québec je pense qu'il y a énormément à dire de l'influence réciproque de la culture et de la langue. Ainsi les québécois, sans le savoir, ont 80% de codes sociaux empruntés à l'anglais, voire traduits mot à mot (comme le "bon jour" pour dire au revoir, traduction de "have a nice day").
Au sujet du tu, la méthode américaine (y compris au Québec) est de tutoyer tout le monde. C'est finalement beaucoup plus simple. Pas d'impair possible, et cela représente fidèlement la mentalité "utilitariste" américaine : le langage doit être un instrument pratique et clair. On aime ou pas, mais cela explique pourquoi l'anglais sera toujours la langue des affaires, grâce à sa clarté, tandis que le français sied à merveille à la diplomatie et à la poésie.

Tous les pays ont leur dose de "faux cul isme" : chez les ricains on fait de grand sourire en disant tu et on est incapable de construire une vraie camaraderie avec un collègue. En France la faux-cul ité, comme dans beaucoup de pays ayant eu un rôle important dans le passé, avec des régimes "forts" (Hongrie et Espagne cités par les autres commentateurs rentrent bien dans ce cadre), se retrouve beaucoup dans les mots, et dans le dilemme du tu/vous..

01 novembre, 2011 16:14  
Anonymous Anonyme a écrit...

Bonjour,
Les italiens utilisent préférentiellement le TU. "Danno del Tu", ils "donnent du tu" comme on donne de la voix ("fanno all'amore" -ils font à l'amour, ce qui dénote plutôt de fortes nuances dans l'emploi des prépositions au sein des langues romanes, ce qui reste une chausse-trappe pour les polyglottes). Un ami médecin me racontait récemment ses déboires car il sentait qu'il tutoyait trop et à tort et à travers.
Je ne sais quel est l'impact de la longue (1922-1943) période mussolinienne, mais en latin on tutoyait dru (Tu quoque etc.). Et à Montpellier le Tu reste facile. De même il me semble en Espagne, ou le Usted (Vuestra Merced, équivalent au Lei = Elle = Sa majesté/Sa grâce /Son excellence) reste très fort. En Italie il n'est pas rare qu'on vous reprenne en vous reprochant aimablement de "dare del Lei"...

11 novembre, 2011 02:58  
Anonymous etienne a écrit...

Bien vu la leçon de linguistique de Mitterand !

17 novembre, 2011 10:01  

Enregistrer un commentaire