Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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lundi, février 28, 2011

Politique: La bibliothèque de Nicolas Sarkozy

Il y aurait à dire sur les mots de Nicolas Sarkozy hier soir, aussi bien ceux qui sont bruyamment absents (pas un mot de remerciement pour MAM, qui, malgré ses erreurs récentes, a été l'un des principaux ministres de la République depuis 2002, et pas forcément le plus mauvais...), ou ceux qui ressurgissent (l'Union pour la Méditerranée, qui avait fait pschitt dès son annonce, et dont décidément personne ne veut depuis). Mais je laisserai cet exercice à d'autres. Ce qui m'a le plus frappé, dès la première image, c'est le décor. L'allocution a été enregistrée dans la bibliothèque de l'Elysée, et l'événement est je crois assez rare. A ma connaissance (mais je suis sûr que les lecteurs corrigeront si besoin), seuls les voeux pour 2009 y ont été tournés. Le reste du temps, on a droit au fond bleu, aux jardins de l'Elysée, ou à sa façade comme lors des derniers voeux.


Rien n'est bien sûr laissé au hasard dans la communication du chef de l'Etat. Comment ne pas percevoir dans ce choix la volonté de "représidentialisation" dont on a beaucoup parlé ces derniers temps ? Une image de président inculte, qui massacre la langue française, n'est sans doute pas le meilleur atout pour la course à un second mandat. La bombinette astucieuse lancée par François Loncle demandant au ministre de l'Education comment on pouvait remédier aux problèmes lexicaux et syntaxiques du président a fait beaucoup de bruit, et les spin doctors ont certainement suggéré à Nicolas Sarkozy de reprendre en main sa langue, si je puis dire, et son image. On l'a vu lors de son interview du 16 novembre, où il a glissé maladroitement un latinisme et un imparfait du subjonctif, ou dans Paroles de français, où il a, avec plus de sobriété, montré qu'il pouvait parler tout à fait convenablement et avec courtoisie.

C'est que les Français sont des veaux, mais des veaux compliqués... Ils veulent sans doute un président proche d'eux, et critiquent les dérives monarchiques de la République (largement entamées sous un président de gauche...). Mais veulent-ils pour autant un président qui parle comme Georges Marchais ? Rien n'est moins sûr. L'image du chef éclairé, au-dessus de tous par sa stature morale et intellectuelle, est ancrée en nous depuis De Gaulle et Napoléon. Rien n'est moins certain que la pertinence du "parler popu" pour séduire l'électorat populaire. La fonction de président de la République est en quelque sorte l'aboutissement suprême de l'ascenseur républicain, qui reste encore, envers et contre tout, l'un des piliers de notre système. Nous admirons les présidents issus de milieux modestes, et qui, grâce à l'école de la République, ont gravi les échelons de la société et de l'Etat (je ne cite pas Napoléon au hasard: il est pour beaucoup dans la construction de ce système). Le chef lettré issu du peuple représente, consciemment ou pas, ce que chacun peut espérer comme meilleur devenir pour ses enfants. C'est l'image même de l'espoir républicain -- et pas seulement républicain: j'ai déjà eu l'occasion de faire remarquer que Jean-Marie Le Pen, qui séduit manifestement l'électorat populaire, est l'homme politique français actuel qui a le langage le plus élaboré (lexique, longueur des phrases, grammaire, etc.)...

La rupture d'image était donc dangereuse. Elle n'a pas réussi aux deux présidents qui l'ont tentée. Valéry Giscard d'Estaing en a fait les frais, et a dû prendre la porte avant son second mandat. Nicolas Sarkozy est au plus bas des sondages de tous les présidents de la Vè République réunis, et je parie que l'image du précédent rupteur incompris l'obsède. Il faut dire que dans les deux cas, la volonté de donner dans le "popu" produit une curieuse dissonance avec le personnage. Giscard déjeunant avec les éboueurs ? Peut-être, mais sans son côté aristo... Sarko parlant comme Marchais ? Difficile à concilier avec son éducation dans les beaux quartiers, son passage à Neuilly et ses liens avec les milieux de l'argent. Les éboueurs ça fait sourire — mais ça fait grincer lorsqu'on sort les diamants de Bokassa (affaire probablement injuste, mais le mal a été fait). Le parler "popu" ça amuse — mais comment le croire sincère dans la bouche d'un président bling-bling (yacht Bolloré, Rolex, etc.) ?

Pour revenir à notre bibliothèque (dont voici la photographie dans son intégralité), elle est tout un symbole. Charles de Gaulle, Georges Pompidou, François Mitterrand... et Nicolas Sarkozy s'y sont fait tirer leur portrait officiel. C'est De Gaulle qui a lancé la mode, dans une rupture sémiologique intéressante avec la IVe et la IIIe République (voir ici).



Valéry Giscard d'Estaing a choisi la célèbre photo de Jacques-Henri Lartigue sur fond tricolore — cela faisait partie pour lui aussi d'une stratégie de rupture avec les symboles.


Jacques Chirac s'est fait photographier dans le jardin de l'Elysée. L'image lui convient bien. Un peu champêtre, même si elle a été prise, évidemment, en plein Paris. Et surtout, l'évitement de la bibliothèque correspond parfaitement au personnage, dont on sait qu'il est en secret lettré (la poésie, les arts premiers, la culture asiatique...) et qu'une immense pudeur lui a fait prétendre n'aimer que la trompette de cavalerie...


Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il lui aussi choisi le décor de la bibliothèque pour son portrait officiel ? Il ne cadre pas avec sa volonté de rupture, et convient bien peu au personnage qui déteste la princesse de Clèves...


On aurait attendu, comme avec Giscard, un symbole nouveau. Conseil des spin doctors déjà (c'était je crois juste après le premier épisode bling-bling sur le yacht Bolloré) ? Nous le saurons peut-être un jour quand les langues se délieront.

En tout cas, la scénographie d'hier soir renoue avec celle de mai 2007, mais les spin doctors ont fort à faire... Le naturel revient vite au galop. A peine repris en mains, il leur fait le coup du chewing gum. L'image du président présidentiable, ce n'est pas gagné.

13 Commentaires:

OpenID curare--malepeur a écrit...

"Mam"

Mam do you think they'll drop the bomb
Mam do you think they'll like the song
Mam do you think they'll try to break my balls
Ooooh aah, Mam should I build a wall
Mam should I run for president
Mam should I trust the government
Mam will they put me in the firing line
Ooooh aah, is it just a waste of time
Hush now baby, baby don't you cry
Mama's gonna make all of your
Nightmares come true...''

28 février, 2011 13:07  
Anonymous Cochonfucius a écrit...

Quitte à poser devant un mur de livres, autant qu'il soit un peu plus bariolé!

Autant je comprends qu'un personnage né au dix-neuvième siècle, comme était Charles de Gaulle, se sente bien devant ces milliers de reliures bien sages, autant un lecteur né au milieu du vingtième siècle devrait préférer la bigarrure des bibliothèques telles que nous les connaissons, au quotidien.

28 février, 2011 14:03  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Oui... C'est en cela que le portrait de Nicolas Sarkozy était finalement anachronique et raté (même s'il a choisi pour le réalisé, je crois le phtographe de la Star'Ac). Ca fait le même effet que l'imparfait du subjonctif !

28 février, 2011 14:07  
Anonymous Anonyme a écrit...

D'ailleurs, quels sont les livres ayant l'honneur de figurer dans cette célèbre bibliothèque de l'Élysée ?

Merci d'avance si quelqu'un connait la réponse.

28 février, 2011 17:46  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Je me suis moi-même posé la question, et j'adorerais connaître la réponse... Je sais seulement que Mitterand pour son portrait feuilletait les Essais de Montaigne (beau symbole !) — mais rien ne dit d'ailleurs qu'il était extait des étagères de cette même bibliothèque.

28 février, 2011 18:58  
Anonymous Anonyme a écrit...

Ce qui ne va pas ce sont les drapeaux... les drapeaux par qui les guerres arrivent... toujours...

01 mars, 2011 09:53  
Anonymous Anonyme a écrit...

En voyant la bibliothèque j'ai cru qu'il s'agissait d'un mur de faux livres, pas possible, pour moi, ça ne "colle" pas avec le personnage

01 mars, 2011 12:01  
Anonymous Nathalie a écrit...

C'est drôle, les mots qui me viennent en voyant ce portrait, c'est "petit" et "incongru", un peu comme un gamin surpris à essayer très sérieusement les chaussures de son papa.

01 mars, 2011 21:37  
Anonymous Anonyme a écrit...

Sauf que Marchais il avait pas eu un habitus grand bourgeois, pour se faire un français collet monté...
La comparaison avec Le Pen est un peu facile.
Tant de paramètres interviennent dans la popularité ou l'impopularité. A mon avis, au moins deux.
La cape monarchique sied mieux aux épaules du chef revendiqué, psycho-rigide et autoritaire qu'est Le Pen. Et le rejet des politiques trouve une nouvelle cible dans cette langue faussement irriguée de néologismes, ni popus ni sorbonnards, qu'utilise le résident de l'Elysée.

04 mars, 2011 15:54  
Anonymous Anonyme a écrit...

C'est vrai que l'utilisation de la bibliothèque un arrière plan en dit long sur sa volonté de maîtriser à nouveau son image, mais quelque chose me gêne: est-ce que ces livres n'étaient pas en plus une incrustation dans l'image? C'est ce que j'ai vu - cru voir? - en premier en regardant l'allocution, ce qui a nécessairement fait surgir la question fatidique: mais *où* est réellement le Président?
D'autres ont-ils eut les mêmes soupçons?

04 mars, 2011 21:12  
Anonymous Ferocias a écrit...

LA bibliothèque n'est pas si importante que cela:

http://www.linternaute.com/actualite/magazine/visite-de-l-elysee-en-images/la-bibliotheque.shtml

05 mars, 2011 23:51  
Anonymous Anonyme a écrit...

Comme Anonyme, j'ai un doute sur la localisation de la prise de vue, en effet, d'une part, les drapeaux ne bougent absolument pas pendant toute l'allocution, on remarquera aussi que petit à petit le décor se déplace vers la gauche (on voit davantage de livres à gauche des drapeaux à la fin qu'au début) et surtout le "décor" "tremble" par moment (notamment vers 2:05), alors que N. Sarkozy ne subit cet effet ... mais où était-il donc ?

07 mars, 2011 08:25  
Anonymous Anonyme a écrit...

La "Bibliothèque de l'Elysée" : ce meuble dans lequel on ne mettrait que 500 livres au plus... hahaha.

V.

22 avril, 2011 17:28  

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