Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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vendredi, novembre 23, 2007

Télé: Taisez-vous Elkabbach !

Voilà 10 ans que Georges Marchais nous a quittés pour le paradis des Soviets. Quelques nostalgiques ont déposé des fleurs et dévoilé une plaque commémorative au Père Lachaise (voir article Huma), mais on ne peut pas dire que l’anniversaire de sa mort ait provoqué beaucoup de bruit médiatique. Même au sein du PCF, finalement, l’hommage a été discret. Il faut dire que le souvenir de cette époque est un peu cuisant. Marchais avait trouvé un PCF à 20% des voix, et l’a laissé exsangue. Mais était-ce vraiment sa faute ? Peut-on arrêter le cours de l’Histoire ? Son soutien à l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS ou ses positions sur l’immigration (il était le seul avec Le Pen à demander son arrêt total...) n’ont sans doute pas arrangé les choses, mais j’ai un peu le sentiment que personne à sa place n’aurait pu arrêter le déclin. La page devait se tourner.

Ce soir Déshabillons-les (Public Sénat) est consacré aux Le Pen, père et fille(s), mais j’ai voulu consacrer ma petite chronique à l’ex-secrétaire du PCF, en allant, comme toujours piocher dans les archives de l’INA. Nous avons tous en tête, probablement, les séquences cultes de Georges Marchais à la télévision. Même les plus jeunes, qui n’ont sans doute pas connu le personnage, ont peu de chances d’avoir échappé aux rediffusions, bêtisiers et imitations diverses.

Le trio qu’il formait avec Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach dans Cartes sur tables (Antenne 2) est devenu mythique. Les journalistes étaient les alliés du Capital, qui voulaient l’empêcher de parler. En fait, pour lui, parler consistait à sortir un texte préparé à l'avance de sa poche et à le débiter devant la caméra — mais évidemment ça ne plaisait guère aux journalistes !

J’ai choisi tout d’abord des extraits de l’émission du 23 mars 1981, pendant la campagne électorale qui a conduit à la victoire de la gauche. On sent que le ton monte progressivement : « vous permettez... », « vous ne m’empêcherez pas... », « attendez, répondez pas à ma place », « maintenant je veux parler... », etc. Et puis finalement ça pète avec Duhamel : « Non, nous ne m’aurez pas ! » et il arrive finalement à lire son texte (de la plus pure langue de bois). Le plus amusant ce sont les petits sourires qu’ils échangent tout au long de l’exercice. Ca faisait plusieurs années que l’émission durait, et ils commençaient à se connaître, et à connaître leurs rôles (admirez le « 100% d'impôt : je prends tout !» ).




Hélène Risser a montré les extraits à Jean-Pierre Elkabbach, et a recueilli ses réactions. Son témoignage est extrêmement intéressant. Il confirme en particulier cette connivence entre les trois personnages. « C’était des exercices intellectuels et politiques qui ont fini par devenir des jeux », nous dit-il :




Jean-Pierre Elkabbach n’est plus très clair sur la fameuse phrase « Taisez-vous Elkabbach ! ». Certains prétendent que Marchais ne l’aurait pas prononcée. Jean-Pierre Elkabbach ne se souvient plus précisément. J’avoue que je n’ai pas réussi à la retrouver dans les archives. J’ai le sentiment que c’est en fait une fabrication de Thierry Le Luron [-- MàJ : il semblerait que ce soit Pierre Douglas (voir ici, merci "All") --]. Le plus proche que j’aie trouvé c’est cette soirée électorale des législatives de 1978, où Marchais s’écrie « Ecoutez Elkabbach ! » Un morceau de bravoure : « Si vous pensez que ma place n’est pas souhaitab’, puisque la droite elle a gagné, moi j’laiss’ la place à la droite ! ... C’est extrêmement désagréab' de discuter avec vous ! Les syndicats ont raison de dire qu'sur Antenne 2 l’information a du mal à s’exprimer ! » etc. (notez Mougeotte qui tire sur sa pipe en plein plateau — les temps ont bien changé ! ).


Comme nous l’expliquons avec Louis-Jean Calvet dans Combat pour l’Elysée, il y avait à l’époque un parler de classes, qui se retrouvait même dans la phonétique. Marchais parlait « popu », en articulant à l’arrière des sons très ouverts (« c’est un scandAAAle... », tandis que Giscard parlait snob, ou aristo, en avant, avec la bouche en cul de poule et des sons très fermés... Thierry Le Luron avait magnifiquement saisi cette opposition, comme on le voit sur cette rétrospective qui met bout à bout ses imitations de Marchais et de Giscard (malheureusement je n'ai pas eu les droits pour diffusion ce soir... ) :



Marchais était également connu pour sa syntaxe approximative et ses fautes de français (« un échappatoire », disait-il volontiers). J’ai relevé chez lui par exemple :
  • Je suisch’ui
  • ilsy (y disent que)
  • absence du ne de négation (j’dirai pas ça)
  • etc.
C’est étonnant de constater que celui qui fait ça de nos jours c’est Nicolas Sarkozy : « M’enfin, m’ame Chabot ! », « C’est tout d’mêm' extraordinair’ ! les Français, s’y voulaient pas que j’réforme, y fallait pas qu’y votent pour moi ! ». Et ainsi de suite. C’est le premier président de la République qui parle « popu » (pourtant il vient des beaux quartiers...).

La rupture, c’est peut-être la fin du parler de classes ?




Voir l'émission


Déshabillons-les, Public Sénat
  • Vendredi 23/11 à 22h
  • Dimanche 25/11 à 20h
  • Lundi 26/11 à 10h30
  • Dimanche 2/12 à 12h
etc.

Pour ceux qui n'ont pas la TNT ou le satellite, l'émission est visible en direct sur le Web pendant les horaires de diffusion sur le site de la chaîne, et les émissions sont désormais archivées quelques jours après la première diffusion (ici).

Voir la vidéo :



(Il y a un petit sujet sur Mérimée avant l'émission)

14 Commentaires:

Blogger all a écrit...

Taisez-vous Elkabbach !

Il me semble que la phrase a été créee par Pierre Douglas

23 novembre, 2007 18:28  
Blogger all a écrit...

Confirmé ICI

Google trop puissant

23 novembre, 2007 18:30  
Blogger Jean Véronis a écrit...

magnifique ! Merci All. Je corrige mon texte.

23 novembre, 2007 18:32  
Blogger Jean a écrit...

"Les journalistes étaient les alliés du Capital, ..."

Sauf erreur, Messieurs Duhamel et Elkabbach le sont toujours ;-)

Bonjour chez vous

Jean Meyran

23 novembre, 2007 19:09  
Anonymous Dominique a écrit...

J'ai fait il y a quelques jours le même rapprochement de personnages.
http://champignac.hautetfort.com/archive/2007/11/20/mais-c-est-un-comble.html

23 novembre, 2007 19:38  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Merci pour le lien, Dominique, je n'avais pas lu le billet (j'ai pris du retard dans mes lectures !). Il y a vraiment une grande parenté non seulement dans leur syntaxe, mais dans leurs astuces rhétoriques, et en particulier, effectivement, dans ce mythe de la parole muselée. Soit disant, on ne les laisse pas parler (alors que l'un comme l'autre -- et encore plus Sarkozy évidemment -- sont tout le temps dans les médias).

23 novembre, 2007 19:43  
Anonymous neville a écrit...

J'avais beau être très jeune à l'époque, je me souviens, lors de la campagne des européennes de 1979, peu après un match de foot important (coupe d'Europe, sans doute) d'un débat à quatre (Chirac, Veil, Mitterrand et Marchais) où les 3 premiers étaient engagés sur un débat technique dont Marchais se sentait exclu.

On entendit alors Marchais les interrompre par un tonitruant " eh moi alors, vous voulez peut-être que je vous commente le match d'hier soâââr ?!"

Aujourd'hui, les hommes politiques ne "commentent plus le match d'hier soir" : ils y assistent et s'y font voir. Et il n'y a presque plus d'émissions de débats avec affrontements entre adversaires politiques. Sauf, à la rigueur, chez Ch. Ockrent.

23 novembre, 2007 20:05  
Blogger Rimbus a écrit...

bonjour
comme toujours votre article est r'marquab' !
Et les commentaires instructifs.
Merci.

23 novembre, 2007 21:53  
Blogger Luc a écrit...

Cher Jean,

Excellent, ton article. Comme tout le monde, j'étais persuadé d'avoir réellement entendu Georges Marchais prononcer son fameux "Taisez-vous, Elkabbach" en direct live. Mais non, c'était Pierre Douglas, effectivement.

Par contre, il y a un autre épisode très savoureux que tu n'as pas évoqué, c'est quand le "programme commun de la gauche" a été menacé, et qu'il était en vacances en Corse. Il est arrivé à Paris en déclarant : "Liliane, fais
les valises ! On rentre !"
.

Ce qui illustre bien le personnage !

24 novembre, 2007 17:17  
Blogger Jean Véronis a écrit...

C'est vrai Luc, épisode hilarant. Liliane Marchais en parle ici.

24 novembre, 2007 19:58  
Anonymous Neville a écrit...

J'avais oublié, dans mon précédent message, et Jean Meyran le souligne dans le sien : on critique souvent, et à juste titre je crois, le manque de renouvèlement du personnel politique français. Que dire alors des journalistes ?

A la fin des années 70, Duhamel et Elkabach en journalistes politiques vedettes, et le présentateur du 13 h de TF1, en doublure de Mourousi, un certain Jean-Pierre Pernaud. 30 ans après, les mêmes !

24 novembre, 2007 23:49  
Anonymous Port-Royal a écrit...

A une époque où dire c'est faire, la phrase : "La rupture, c’est peut-être la fin du parler de classes ?" me parait tout aussi hilarante…

26 novembre, 2007 15:44  
Anonymous J. F. Launay a écrit...

Marchais pouvait-il éviter le déclin du PCF ? On ne peut refaire l'histoire, mais le PCItalien au moins aussi puissant, a évolué de façon très diférente (il est vrai que Togliatti n'était pas Thorez !)

28 novembre, 2007 09:17  
Anonymous Anonyme a écrit...

Le parler popu de Sarko c'est bien évidemment une posture, avocat de formation, maire de Neuilly à 28 ans, il est tout à fait capable de changer de registre à volonté. Dans certaines interventions en off qu'on retrouve sur dailymotion, en particulier les 10 mn avec des jeunes après l'émission 100 mn pour convaincre, il est à deux doigts de lacher un "zarma" ou un "sa race, j'étais dégoutté" histoire de montrer sa connivence avec ses interlocuteurs.
Quel talent, quand même....


Djamé

02 décembre, 2007 18:45  

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