Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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mardi, octobre 23, 2007

Télé: Femmes de présidents

Hélène Risser m'a demandé de faire une (petite) mise en perspective historique pour l'émission de ce soir sur les femmes de présidents (Déshabillons-les sur Public Sénat). A dire vrai, les « premières dames », comme il est convenu de les appeler, posent un problème au linguiste : elles sont muettes. A part, peut-être, Bernadette Chirac, qui a un peu parlé sur la fin, elles sont restées dans l'ombre et dans la discrétion. Même Cécilia : on a beaucoup parlé d'elle, mais rares sont les archives où on l'entend, et je ne suis pas sûr que les Français connaissent le son de sa voix...

Le public croit sans doute que la situation de première dame de france est enviable : les ors, les fastes, les dîners avec les grands de ce monde... Pourtant, toutes ont exprimé la solitude et la souffrance qu'elles ont ressenties à l'Elysée. Claude Pompidou appelait l'Elysée la « maison du malheur ». Pas étonnant que Cécila ait paniqué.

*

En essayant de rassembler mes souvenirs, je me suis aperçu qu'il y avait finalement trois images qui m'ont marqué depuis que je regarde la télévision. La première remonte fort loin. J'étais un petit garçon en culottes courtes. La petite lucarne (une seule chaîne) trônait comme un autel au milieu du salon. Je me souviens distinctement de ces images du couple Kennedy arrivant en France (1961) (cliquer pour voir la vidéo) :



Ces images avaient frappé la France entière. Le lendemain, ma mère, les voisines, toutes les commères du quartier n'avaient de mots que pour s'extasier de la beauté, de la jeunesse de Jackie. Il faut dire que les images étaient cruelles. D'un côté un couple présidentiel âgé (Charles de Gaulle était né en 1890, sa femme au tournant du siècle), de l'autre, un couple jeune et glamour. Cruel contraste que celui de « Tante Yvonne » comme on l'appelait affectueusement, avec ses manteaux en grosse laine noire et ses toques en astrakan, aux côtés de la belle Jackie, 32 ans, habillée par Chanel, Givenchy et Oleg Cassini... La France découvrait, tout étonnée, qu'on pouvait être politique et people (on ne disait pas encore comme ça). L'image était forte, puisque plus d'un demi-siècle après, on nous ressort encore la comparaison de Cécilia avec Jackie... La différence, tout de même, c'est que les Kennedy avaient la classe. Les Sarkozy, c'est plutôt le royaume du mauvais goût, façon « la vérité si je mens », Rolex et gourmette en or, Bigard et Mireille Mathieu...

Malgré tout, que voulez-vous, je la regrette, Tante Yvonne. Elle ne s'est jamais ni de près ni de loin mélée des affaires de la France, et il n'y a jamais eu ce curieux mélange des genres qu'on a connu plus tard. Et savez-vous qu'à l'Elysée elle mettait un point d'honneur à payer la nourriture du couple de leurs propres deniers ? On est bien loin des « frais de bouche » et autres dérives monarchiques qu'on a connues par la suite... Elle n'aimait pas cette vie. Elle tremblait, son petit sac à main sur les genoux, à chaque apparition du grand Charles, s'attendant à le voir assassiné sous ses yeux (et ça a bien failli). Parlant de l'Elysée, elle écrira plus tard à sa nièce : « Je plains celle qui m'a succédé dans ce musée... ».

Avec le recul, je lis ces images d'archives différemment. L'extraordinaire engouement du public pour le couple américain commençait à faire apparaître une soif de jeunesse et de renouvellement, qui va aller crescendo, jusqu'en 68. De Gaulle apparaîtra alors usé et fatigué : il avouera qu'il n'a pas compris ce qui se passait.

*

La deuxième image que j'ai choisie est une séquence culte. Les voeux des Giscard en 1975. A mourir de rire. « Et je crois qu'Anne-Aymone veut aussi vous adresser ses voeux... ».




Les images sont cruelles là aussi. La pauvre Anne-Aymone, incroyablement coincée, débite son texte d'une voix monocorde. On a de la peine pour elle... D'ailleurs, elle paraît elle-même au bord des larmes. En tout cas, on sent qu'elle s'ennuie mortellement dans le rôle, et qu'elle aimerait être n'importe où sauf là. Un jour qu'on l'interviewait et qu'on lui demandait ce dont elle pourrait bien avoir envie maintenant qu'elle était première dame, elle a répondu tout de go : « De ne plus l'être... ». Ca en dit long.

Ces images illustrent magnifiquement pour moi le rendez-vous raté de Giscard avec la modernité tant attendue. Il avait essayé : la remontée des Champs-Elysées à pied, la photo officielle par Jacques-Henri Lartigue (tout de même moins ringarde que celle de Sarkozy !), etc. Mais cette image terrible des voeux, en quelques minutes casse tout. Elle révèle le décalage terrible entre les bonnes intentions et leur nature profonde d'aristos coincés (on a appelé Anne-Aymone la « Reine de France »...).

*
Dernière image étonnante, celle des obsèques de François Mitterrand, où la France entière découvre pour la première fois Danielle Mitterrand et Mazarine côte à côte. Je crois d'ailleurs qu'elles-mêmes se découvraient plus ou moins. Cette image de Danielle pleine de gentillesse dans le regard, tendant un bouquet de roses à Mazarine, m'a beaucoup frappé.



Que de couleuvres elle a dû avaler, Danielle... Et pourtant elle a toujours été digne, discrète, respectant le contrat passé avec son mari. Le contraste avec le couple Sarkozy est frappant. Alors que ce dernier nous étale sa vie privée sur écran cathodique et papier glacé, François Mitterrand a cloisonné vie privée et vie publique comme des compartiments étanches de sous-marin nucléraire. Au point d'utiliser, même, les services secrets et les deniers de l'Etat pour faire régner le secret sur sa double vie... Changements d'époque, changements de style.

*

Ce soir, 18h45, dans Déshabillons-les sur Public Sénat (sauf évenement imprévu dans l'actualité).

Rediffusions :
  • Vendredi 26 Octobre - 04h30
  • Vendredi 26 Octobre - 22h00
  • Samedi 27 Octobre - 05h30
  • Samedi 27 Octobre - 23h55
  • Dimanche 28 Octobre - 19h55
  • Lundi 29 Octobre - 04h00
  • Mercredi 31 Octobre - 14h00
  • Dimanche 4 Novembre - 12h00
Voir la vidéo :


11 Commentaires:

Anonymous Françoise a écrit...

Bonjour Mr Véronis,

Merci d'avoir mis les vidéos. Cela permet de se faire une bonne idée de l'évolution des usages.

Personnellement je préfère le style de Mme de Gaulle ou de Mme Pompidou, au "glamour" de Mme Kennedy, ou au "m'as-tu-vue" de Mme Sarkozy. Ces dernières n'ont peut-être pas beaucoup parlé, mais se sont beaucoup (trop) montrées, à mon goût.

Que diriez-vous de Mme Laura Bush ?

25 octobre, 2007 11:16  
Blogger all a écrit...

Bien ou mal habillées, bavardes ou taciturnes, nos premières dames ont toujours eu le rôle de potiche.
Suiveuses du prez à l'étranger, pourvoyeuses de fonds aux bonnes oeuvres, garantes des moeurs et du bon gout français elles choisissent le bouquet sur la table des gueuletons officiels de la république et les cadeaux à faire aux hôtes étrangers... Mais personne ne peut supporter ça ! Cette fonction ne peut qu'entrainer souffrance et langueur à l'usage.
*Exeption pour Danièle Mitterand qui a voulu jouer à la pasionaria socialiste (par ex. en allant voir les Kurdes du PKK), mais qui avait une vie politique antérieure à l'élection de son mari.

25 octobre, 2007 12:48  
Anonymous Tom- a écrit...

C'est pas de la télévision. Cette mise en scène sommaire, académique, à l'évidence mal contrôlée par l'Elysée. C'est autre chose.

On dirait, sur la forme du discours, une intention de prière telle qu'elle est débitée à la messe. Avec la lecture des évangiles, c'est à cette école-ci que le couple Giscard a probablement appris la prise de parole en public.

Et sur les moyens de la forme, c'est du téléphone, pas de la télévision.

Fin XIXème puis début XXème lorsque le téléphone arrive dans les foyers de la bourgeoisie, il est l'instrument des domestiques. Le maître et la maîtresse de maison mettent à distance le monde qui commence à devenir anonyme par le biais de la technique. Quand ça sonne, on ne sait pas qui est au bout du fil.

Sortir de l'entre-soit dans l'intimité du foyers apparait comme obscène.

Donc la bourgeoisie a dressé un pare-feu entre elle et le combiné. Avec l'automatisation des tâches ménagère, le personnel de maison s'est réduit et la bourgeoisie s'est emparée du combiné.

Ben là, ça donne la même impression. Il y a cette intimité : la mise en scène du couple, l'anonymat de la foule des français qui regarde tout ça. De l'autre côté, le Président qui se trémousse, ne sait quoi faire de ses guiboles et surtout les regards en biais d'Anne-Aymone qui cherche l'acquiescement d'un conseiller d'un technicien pendant son petit speech. Ce qu'on lui fait subir semble un véritable viol. Ces regards suppliants en disent long. "Je ne suis pas à ma place, c'est vous qui avez écrit ce petit laïus, c'est à vous de le lire, je ne suis pas de ce monde-là".

Giscard, c'est pas l'aristocratie, c'est la bourgeoisie qui découvre avec effroi et gourmandise la modernité.

25 octobre, 2007 13:37  
Anonymous claude a écrit...

A propos du téléphone, je me souviens d'une réplique dans la Gloire de mon Père de Pagnol, où le beau-frère explique qu'il ne veut pas du téléphone, car il ne veut pas d'un serviteur qui le sonne...

25 octobre, 2007 14:18  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Françoise> Mmes de Gaulle et Pompidou sont aussi mes préférées. Sobres, réservées, elle ne se sont jamais mêlé des affaires qui n'étaient pas les leurs... Les Sarkozy se sont exhibés de façon assez indécente (y compris leur fils Louis). Curieusement le retour de flamme après la première rupture (où Cécilia s'est retrouvée avec son amant en une de Paris Match) ne leur a pas suffit. Sarkozy a promis : j'ai compris la leçon, plus jamais, et aussitôt ils convoquaient les journalistes en Guyane ou à Venise...

J'ai l'impression que Cécilia est comme un papillon. La lumière l'attire de façon irrésistible, et peut la tuer en même temps. La différence avec le papillon, c'est qu'elle, elle sait que ça peut la tuer. C'est peut-être ce qui l'a faite craquer...

Quant à Laura Bush, je ne la connais pas très bien. A dire vrai j'ai un peu du mal avec l'Amérique profonde... Mais j'ai l'impression qu'elle a tout de même plus d'humour que son mari !

25 octobre, 2007 17:33  
Blogger Jean Véronis a écrit...

All> Danielle Mitterrand avait effectivement des opinions politiques... qui mettaient parfois le Quay d'orsay dans l'embarras. Sn soutien à Castro n'avait pas été simple à gérer ! Mais certains disent que Mitterrand était bien content. Lui qui finalement a fait une politique de centre droit (surtout à partir de 1988 et de l'ouverture -- si déjà !), était peut-être bien content d'avoir une sorte de caution de gauche...

25 octobre, 2007 17:44  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Tom> La communication de Giscard a été l'une des pires... Avant, les homme politiques ne savaient pas utiliser la télévision, qui était un objet nouveau, mais d'une certaine manière, il y avait une certaine fraîcheur. Je me rappelle ces images étonnantes de De Gaulle sautant sur sa chaise en joignant le geste à la parole : "On peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe ! " ou bien le célèbre 'est-ce qu'à 67 ans je vais commencer une carrière de dictateur?"... Que la caméra soit là ou pas, il s'en foutait.

Avec Giscard a commencé le souci de la communication contrôlée. Tellement controlée, qu'on avait l'impression qu'ils avaient un balai dans le c... !

25 octobre, 2007 17:49  
Anonymous bardabu a écrit...

Je crois que c'est Lecanuet qui avait initié la communication contrôlée avec une affiche de 1965 où on voyait pour la première fois un homme politique... sourire. D'ailleurs, il était appelé le Kennedy français.

30 octobre, 2007 16:58  
Anonymous Anonyme a écrit...

Pouvez-vous nous en dire plus sur ces lettres anonymes reçues par Cécilia ou ce qui aurait été négocié derrière son dos en Lybie et aurait accéléré son départ ?
La journaliste Christine Clerc palait en sous-entendu ! ...

05 novembre, 2007 15:01  
Blogger aude a écrit...

Bonjour

Pour mon site http://www.nectardunet.com/ je me permets de vous emprunter un extrait de votre billet. Votre blog et le lien seront évidemment indiqués.
Si pb, ou questions, écrivez-moi.
Merci et bravo pour votre blog !

aude

14 novembre, 2007 19:55  
Anonymous critique critique a écrit...

je suis dans l'impossibilité de télécharger la vidéo...
(document not found)
si vous pouviez m'aider!

merci d'avance

16 novembre, 2007 06:22  

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