Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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vendredi, octobre 05, 2007

Sarko: Moi, je (3)

Dernier volet de cette étude sur le narcissisme sarkozyen (voir début ici et ici)... Un autre facteur entre également en jeu pour compléter notre perception des personnes dans le discours. Les pronoms, c’est un peu une lapalissade, se combinent avec des verbes... Dire « je veux que » ou « il faut que » n’est pas équivalent du point de vue communicationnel. Si l’on examine les affinités entre les candidats et les « verbes modaux », vouloir, falloir, pouvoir et devoir, qui servent à exprimer le rapport entre le locuteur et son énoncé, on obtient l'analyse factorielle ci-dessous (à nouveau, plus les bulles sont grandes plus l'élément est fréquent ; plus elles sont proches, plus les éléments sont similaires) :


Verbes modaux

On voit que Sarkozy veut, tandis que pour Ségolène Royal on doit et pour François Bayrou on peut (ou, souvent, on ne peut pas ou on ne peut plus) et il faut, formule qu’il partage avec Jean-Marie Le Pen. Ce dernier reste à nouveau à l’écart du système rhétorique des autres candidats. Il est ailleurs. Son discours n’explique pas ce qu’il veut faire, ni ce qu’on peut ou doit faire. Sa posture politique est construite sur la dénonciation de l’existant (de l’ « établissement » et du « système »).
Quelques exemples typiques...

François Bayrou

Il faut que la France prenne un autre chemin.
Il faut que l'Etat soit légitime.
Il faut que l'Europe soit l'affaire des citoyens européens
On ne peut pas continuer comme cela.
On ne peut plus continuer dans la guerre civile ridicule et sourde d’une moitié du pays contre l’autre.
On ne peut laisser l’Université en l’état actuel.

Ségolène Royal

La France doit aimer tous ses enfants, d’où qu’ils viennent, où qu’ils aient grandi, dans la diversité de leurs talents.
Le peuple doit se saisir de notre projet présidentiel.
La puissance publique doit assumer ses responsabilités.
L'inventivité des entrepreneurs doit être reconnue, mais la dignité du travail doit être respectée.
La France doit travailler plus en donnant d’abord du travail à tous.

Jean-Marie Le Pen

Oui, il faut rompre, changer !
Il faut dire la vérité aux Français.
Il faut avoir le courage de regarder les réalités en face.
Il faut le dire, la France ne sait plus mettre de limite, ni aux enfants, ni à l'immigration, ni au commerce.
Pour que le peuple s'en sorte, il faut sortir les sortants.

Nicolas Sarkozy

Je veux remettre la politique à l’endroit.
Je veux tourner le dos à une politique qui explique que ce qui est nécessaire est impossible.
Je veux regarder en face la question de l’immigration.
Je veux rendre au travail sa valeur morale et sa capacité d’émancipation.
Je veux rendre au travailleur la première place dans la société.
Au final, les chiffres confirment donc (si on les prend intelligemment), le caractère éminemment autocentré du discours sarkozyien. Monopolisation du je dans l’interlocution, modalisation basée sur l’expression de la volonté : la formule je veux (dont on pourrait sans doute tirer quelques fils psychanalytiques...) condense toute son attitude discursive. Il l’utilise 3 fois plus que François Bayrou et Ségolène Royal, et 164 fois plus que Jean-Marie Le Pen, mais la formule est quasiment absente des discours de ce dernier :


« Je veux »

Au cours de son discours d’intronisation du 14 janvier 2007 à la porte de Versailles, Nicolas Sarkozy a martelé 27 fois « Je veux être le Président ». Au total, il a prononcé 147 fois pendant la campagne cette phrase magique, qui résume apparemment le vœu qu'il avait formé, dit-on, depuis son plus jeune âge...

N'y a-t-il pas quelque chose d'enfantin, d'ailleurs, dans cette répétition obsessionnelle des je veux, comme un enfant qui trépigne en réclamant son jouet ? Le jouet, il l'a eu, le 6 mai, et pourtant il continue à s'agiter comme un lapin Duracell de la politique, pour reprendre l'expression du Guardian. Mais là, je passe la main à d'autres. La psychanalyse, ça n'est pas mon truc.

Discours de Nicolas Sarkozy à la Porte de Versailles (14 janvier 2007)

Je veux être le Président d'une République qui dira aux jeunes : « Vous voulez être reconnus comme des citoyens à part entière dès que vous devenez majeurs... »
Je veux être le Président d'une République qui dit à la jeunesse : « Tu reçois beaucoup, tu dois donner aussi de toi-même.... »
Je veux être le Président d'une France qui remettra le travailleur au coeur de la société.
Je veux être le Président de l'augmentation du pouvoir d'achat.
Je veux être le Président du peuple qui a bien compris que les RTT ne servent à rien si on n'a pas de quoi payer des vacances à ses enfants.
Je veux être le Président de tous ces Français qui pensent que l'assistanat est dégradant pour la personne humaine.
Je veux être le Président qui s'efforcera de moraliser le capitalisme...
Je veux être le Président qui va remettre la morale au coeur de la politique.

etc. (voir liste complète ici)


Voir aussi


19 Commentaires:

Anonymous Alain Pierrot a écrit...

Il me paraît difficile de tirer des conclusions de fréquences sur les modaux pouvoir et devoir sans prendre en compte le jeu des négations et des personnes et essayer de trier modalités déontiques ou épistémiques.

Il serait intéressant de croiser aussi avec savoir.

Vous nous proposez ça un de ces jours ?

05 octobre, 2007 09:23  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Oui, la négation est importante : on le voit avec Bayrou (adepte du on ne peut plus (accepter ça, etc.). La relation verbe modal personne est importante aussi, mais un peu moins dans ce cas précis parce ce que falloir et automatiquement impersonnel, et il a peu de je peux. Ca joue sans doute surtout sur vouloir, pour lequel on trouve aussi des les Français veulent, etc. A affiner, donc ! Et effectivement, il faudrait aller creuser du côté de savoir, croire, penser...

Donc il me faut travailler plus (mais je crois que je ne gagnerai pas plus...).

05 octobre, 2007 09:30  
Anonymous Françoise a écrit...

Bonjour Mr Véronis,

Bravo encore une fois.

« Je veux être le Président », est maintenant remplacé par « Je suis élu » ou « J'ai été élu ». Il n'y a pas un discours, une interview, un point de presse où il ne le dit pas au moins une fois, me semble-t-il. « Je veux (ci ou ça)» reste aussi bien présent.

"le caractère éminemment autocentré du discours sarkozyien"... S'il n'y avait que le discours qui soit "auto-centré"...

Merci à vous de ces recherches vraiment passionnantes.

05 octobre, 2007 11:36  
Blogger Vicnent 31415 a écrit...

Billet magistral et ô combien éclairant.

Je me souviens, quand j'étais plus jeune, (évidemment, pas quand j'étais plus agé :-) qu'on me disait : "quand on veut on peut et quand on peut on doit". Inconsciemment, il doit y avoir la relation : "quand on veut, on fait" (puisqu'on doit le faire).

Finalement, Royal s'est posé sur "un devoir", qui est à mon sens plus au niveau de la moral que de l'action. Ça a du sens avec le reste du personnage (ordre juste etc...).

Quant à Bayrou, il n'a fait que constater (il faut). Comme tout le monde ; sauf que lui briguait un mandat : son "il faut" a-t-il sonné comme un aveu d'impuissance ?

Il n'y en a qu'un finalement qui a dit "je" et "vouloir". Et étonnamment, c'est lui qui a gagné.

05 octobre, 2007 14:30  
Anonymous richard a écrit...

Peut-on intégrer une variable oubliée, il me semble, la part des nègres qui écrivent ces discours. En quelle mesure sarkozy leur a dit d'écrire "je veux" et dans quelle mesure, ils l'ont fait de leur propre chef. APrès tout, si j'ai bien compris, "je veux être le président" peut aussi être un(e?) anaphore

05 octobre, 2007 19:28  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Richard> Oui, c'est bien une anaphore ! Et c'est du Guaino. J'ai justement travaillé aussi en séparant Guaino des autres plumes. "Vouloir" est beaucoup plus présent chez Guaino que chez les autres, comme la plupart des caractéristiques marquantes du discours sarkozien.

05 octobre, 2007 19:45  
Blogger Alain a écrit...

Je découvre votre blogue. Il est très bien et le contenu aussi, surtout.
Très intéressant, merci pour l'information.

www.mybonjourquebec.com

05 octobre, 2007 20:34  
Blogger Otir a écrit...

Jean Véronis, merci encore pour cette série passionnante, une de plus !

J'aimerais commenter avec ce que j'espère ne sera pas totalement hors sujet, de là où je suis (lectrice, non spécialiste du sujet), en réaction et association à ce que j'ai lu :

bien que vous vous attachiez au discours et en fassiez l'analyse systématique, puisque vous vous consacrez aux "technologies du Langage", peut-on complètement passer à l'as les autres composantes du langage, à savoir le langage corporel et l'intonation ?

J'ai souvenir que ces composantes entraient pour un certain pourcentage dans la définition du langage, et j'avoue, en ce qui me concerne, que c'est une proportion qui me suffit très souvent pour percevoir des choses non nécessairement "rationnelles" comme on peut se raccrocher avec le discours (dans ce qu'il a de "figeable" avec l'écrit et avec l'analyse des mots).

En ce qui concerne "l'hyper-président" et son "duracellisme" frénétique, je suis sûre que le mouvement qu'il imprime littéralement (c'est à dire physiquement) nous affecte de façon encore plus puissante que ses discours.

Il conviendrait peut-être d'en faire l'analyse, car les codes du langage "muet" sont très importants, et beaucoup plus manipulatoires encore.

Merci de m'avoir laissé exprimer mon ressenti sur ce sujet.

05 octobre, 2007 20:53  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Otir> Vous avez complètement raison. Il n'y a pas encore beaucoup de "technologies" pour l'analyse du langage corporel et de l'intonation (encore que des choses commencent à exister dans les labos : j'ai moi-même travaillé pas mal sur l'analyse automatique de l'intonation). Mais on peut faire des analyses "à l'ancienne" : j'avais longuement analysé la gestuelle de Sarkozy dans un film pour la Chaîne parlementaire (Sarkozy le pragmatique) : sa gestuelle a totalement changé pendant la campagne (plus de gestes agressifs, etc.).

05 octobre, 2007 21:05  
Anonymous rp1@laposte.net a écrit...

Hormis la part gaino, est ce que le discours sarkozy a changé radicalement avant la présidentielle ou est-ce la marque d'une évolution consciente ou inconsciente du personnage ou alors est-ce une continuité ? Ensuite, une question que je me pose, n'y a-t-il pas une volonté de rupture aussi face au langage chiraquien ? Un chirac perçu comme l'homme de l'immobilisme ?

06 octobre, 2007 08:41  
Anonymous Anonyme a écrit...

Merci pour vos excellents commentaires.

Votre citation Je veux être le président répétée moult fois dans le discours de la Porte de Versailles accompagnée du commentaire "Duracell" apparaîtrait un peu moins agressive ou irrespectueuse si vous y aviez ajouté le mot qui suit : de ou qui!

06 octobre, 2007 09:13  
Anonymous Alain Pierrot a écrit...

A propos d'intonation, je suis exaspéré par la diction des présentateurs radio et télévision, manifestement entraînés à accentuer à tort et à travers les syllabes initiales.

Auriez-vous une piste permettant de tracer l'origine de cette pratique ?

06 octobre, 2007 12:49  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Alain> C'est quelque chose qui existe depuis longtemps en français, puisque le phénomène a été noté par Scherk dès 1912. Il semble remonter à la deuxième moitié du XIXè. Le phénomène a été longtemps nié en français, ou décrit comme limité à certains groupes sociaux ("jeunes parisiens cultivés", Gill 1936) ou à certaines variétés régionales (de Dauzat, 1936).

Mon collègue Albert Di Cristo (également prof à Aix) a beaucoup étudié la question. Il semblerait que ce qui était l'exception devienne progressivement de plus en plus fréquent, voire une nouvelle norme. En tout cas, la stricte oxytonie décrite par les anciens a d'ores et déjà disparu. C'est un des points sur lequel le français est en train d'évoluer sous nos yeux...

Scherk, O. (1912), Uber den französischen Akzent, Berlin: Schmersow, Kirchhain.
Gill, A. (1936), "Remarques sur l’accent tonique en français contemporain", in: Le Français Moderne,
4, 311-318.
Di Cristo, A. (1999), "Vers une modélisation de l’accentuation en français (première partie)", in:
Journal of French language studies, 9-2, 143-163.
Dauzat, A. (1936), "Commentaires de l’article de Gill, 1936: Remarques sur l’accent tonique en
français contemporain", in: Le Français Moderne, 4, 316-317.

06 octobre, 2007 13:46  
Anonymous Julien a écrit...

Bravo pour ces analyses ! Le langage a toujours eu le don de me passionner, même si j'ai choisi une autre voie universitaire (histoire).

A quand une étude sémiologique des discours de campagne de 2007 ? Pour l'instant, vous avez fait une étude des procédés rhétoriques du langage ; mais il resterait encore à faire une analyse du contenu même du discours.

Je pense qu'on aurait beaucoup d'heureuses surprises (le thème de la vague chez Le Pen par exemple). Nos hommes politiques entretiennent des rapports étranges avec certains mots...

Excellent blog, je l'ajoute dans mon blogroll ;-)

Julien

09 octobre, 2007 07:17  
Anonymous FrédéricLN a écrit...

Bravo une fois de plus.
je référence dans France démocrate…
http://www.francedemocrate.info/spip.php?breve163

09 octobre, 2007 17:17  
Anonymous Lourdoueix a écrit...

Ou comment Guaino ne prends pas toujours des gants pour faire de belles phrases ...

http://www.lefigaro.fr/politique/20071009.WWW000000341_pour_bhl_henri_guaino_est_raciste.html

09 octobre, 2007 18:24  
Blogger MonElysee a écrit...

ça y est. Le mot est lancé. Narcisisme. Non mais quand même. j'en aurais supporté des qualificatifs... Et je vous rapelle que moi aussi, je suis un technicien du langage avec mon art de la réthorique, Monsieur Véronis. Je suis un sophiste expert, moi (damned, je viens de me trahir avec ce petit mot de trois lettres ....)

10 octobre, 2007 21:09  
Anonymous Peter Cogen a écrit...

Je redécouvre avec plaisir un talent rare (à vrai dire, je cherchais à retrouver votre site universitaire sur les statistiques dans le cadre d'un tout autre projet...)

Une petite chose m'interpelle dans les analyses et les commentaires.

J'ai le sentiment que les personnes (Sarkozy mais aussi d'autres) prennent un peu le pas sur le discours qui, si je vous comprends bien, est le véritable objet de vos réflexions.

Du coup, nous pourrions au bout du compte nous tromper de question, à mon sens.

Ce que Nicolas Sarkozy dit et comment il le dit, ma foi, n'aurait aucun intérêt si en disant ce qu'il dit de la manière dont il le dit, l'homme n'avait pas obtenu la majorité des suffrages.

Vos analyses nous renseignent donc, dans un premier temps, sur les contenus et dans un deuxième, sur les préférences de l'audience auxquels ces contenus s'adressent.

Le producteur d'un discours serait en effet totalement transparent en l'absence d'un électorat qui veut entendre ce discours.

Dire "je veux" semble donc avoir été mieux accueilli que "nous devons" ou que "il faut".

Je pense que cela nous renseigne sur nous, ou du moins sur la majorité d'entre nous, bien plus que sur Nicolas Sarkozy.

J'estime que, dans cette perspective, votre analyse devient plus pertinente encore et qu'elle n'a vraiment pas besoin, contrairement à certaines suggestions, d'aller au-delà des deux mots "je veux".

Ils disent "moi, je veux pour moi..." et résonnent agréablement chez tous ceux qui veulent des choses pour eux-mêmes.

Si en martelant "je veux", un homme sans grandes qualités devient président, si nous lui préférons celle qui nous dit ce que "nous devons" et celui qui signale ce que "il faut"...

C'est que nous sommes devenus majoritairement des égocentriques arrogants et affairistes.

Est-il réconfortant d'accabler le messager ?

Sans doute...

Mais c'est aussi lui faire beaucoup d'honneur.

:-)

09 janvier, 2008 09:27  
Anonymous Thomas a écrit...

Bonjour,
je découvre votre blog ce matin, et j'ai déjà lu 6 ou 7 billets !

C'est très agréable de lire des textes bien écrits, pertinants et pédagogiques !

Ca fera un lien de plus vers ce blog ;)
Bonne continuation

10 janvier, 2008 13:49  

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