Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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vendredi, février 16, 2007

Lexique: Double cens

Je vais peut-être vous surprendre, mais pour une fois je suis d’accord avec Jean-Marie Le Pen.



Le président du Front National fustige régulièrement le système des 500 signatures nécessaires pour la validation d’une candidature à l’élection présidentielle, en le qualifiant de suffrage censitaire. Peu de gens, à part les spécialistes, connaissent sans doute le sens de ce mot, et sa consonance le fait peut-être rapprocher de censure : les maires et autres élus peuvent en quelque sorte censurer les candidats. Pourtant s’il a un lien avec la censure, ce n’est que de façon très lointaine.

L’expression suffrage censitaire dérive directement du cens, la redevance que devait payer le roturier au seigneur propriétaire des terres, et qui a désigné plus tard le montant de l’impôt minimal qu’il fallait payer pour pouvoir être électeur ou éligible (ce système, de mauvaise réputation, a été aboli en 1848). La censure n’est que cousine : le verbe censere voulait dire en latin « évaluer la fortune, les biens » (d’où le recensement), puis a pris le sens péjoratif d’« évaluer, juger ».

Jean-Marie Le Pen se tromperait-il de mot, veut-il simplement dire suffrage indirect ? Fin lettré, il connaît bien l’usage de l’expression suffrage censitaire. Il l’a démontré dans un des ses artifices rhétoriques savoureux : « Nicolas Sarkozy se dit favorable au droit de vote des immigrés aux municipales parce que "celui qui paye ses impôts a le droit de donner son avis sur la façon dont la ville ou il paie ses impôts est gérée". Le corollaire logique est que celui qui ne paie pas d'impôts n'a pas le droit de vote. Cela s'appelle le suffrage censitaire. » (Communiqué de Presse, 2 avril 2006).

L’expression suffrage censitaire renvoie en fait au chantage aux subventions que subissent les maires lors de la « chasse aux signatures ». Le Pen s’en était expliqué dans le Figaro : « Certains maires ont justifié leur retournement par le fait que leur " hiérarchie " s’opposait à ce qu’ils me donnent leur signature. Il y a des mots d’ordre passés par les sénateurs à travers les conseils généraux. Ceux-ci donnent les subventions, donc les maires sont coincés. » (7 mars 2002).

C’est tout l’art de la double lecture de Le Pen : le militant de base comprend censure, le sympathisant averti comprend, lui, le cens caché.

*

Mais Le Pen n’a-t-il pas raison pour une fois ? N’est-ce pas une forme de censure ? Est-il normal dans une démocratie avancée que des candidats de tous bords (Besancenot, Bové, Dupont-Aignan, Fillias, Laguiller, Lepage, Le Pen, Nihous, de Villiers, Voynet, et j’en oublie sans doute), qui ne sont pas des « farfelus » dont on comprendrait l’éviction, ne puissent participer au débat démocratique majeur qu’est l’élection présidentielle dans la Ve République ? Ces candidats à eux tous réunis ont recueilli le tiers des suffrages en 2002… Est-il normal, quoi qu’on pense des idées de chacun, qu’ils ne puissent les exprimer en 2007, et que de nouvelles voix viennent éventuellement s'y mêler ?

Est-il normal que ce soient justement des élus, à qui on peut peut-être reprocher le mauvais traitement d’un certain nombre de problèmes, qui aient leur pouvoir d’interdire à leurs adversaires d’exprimer de leurs opinion set de proposer leurs solutions ?

Si vous pensez qu’il y a quelque chose d’anormal dans ce système de parrainage, vous pouvez signer la pétition qui vient d’être lancée par un certain nombre de citoyens « lambda », hors de toute démarche partisane, avec pour seul but le bon fonctionnement de la démocratie.


25 Commentaires:

Anonymous Bertrand a écrit...

Je vais avoir l'air expert, mais le jeu de mots "cens caché" renvoie à l'ouvrage de Daniel Gaxie, "Le cens caché", qui traite également d'une autre forme moderne du "cens" dans les élections, au détriment des classes populaires cette fois. Je crois me souvenir que ça a d'ailleurs à voir avec le langage politique mais je confonds peut-être.

16 février, 2007 15:04  
Anonymous JR a écrit...

Je ne suis pas convaincu que plus de candidats = plus de démocratie.

Si on avait pas un deuxième tour où seul les 2 meilleurs candidats étaient représentés, cela vaudrait peut-être la peine.

Ce qui pourrait être plus clair c'est que les hommes politiques aient le courage de leurs opinions et indiquent clairement pourquoi ils soutiennent tel ou tel candidat. Dans ce cas, il pourra sans doute être possible de baisser le nombre de signatures nécessaire.

16 février, 2007 15:34  
Anonymous Emmanuel Paul a écrit...

Parfait!
Je m'interrogeais également sur la signification de cette expression et j'avais imaginé la seule connotation arriérée du terme (le suffrage censitaire est une expression du passé, non?). Je n'avais pas perçu à quel point J.-M. Le Pen pouvait manier le langage avec autant d'habileté.

16 février, 2007 16:11  
Anonymous Anonyme a écrit...

A propos... Quelqu'un a-t-il déjà calculé le nombre maximal de cantidats possible à une élection présidentielle en France ?

Cela permettrait peut-être de mettre en lumière non pas l'absurdité du système de sélection (démocratie oblige) mais celle du système de vote actuel.

'Système de vote' sur Wikipédia

16 février, 2007 16:19  
Anonymous Jean-Louis MOREL a écrit...

Paradoxe du sens des mots, en nos terres coincées entre Picardie et Flandre, le censier (prononcer cinsié en patois) désigne, encore aujourd'hui, le fermier ou plus péjorativement le paysan, donc celui qui n'est pas monté dans l'échelle sociale, qui n'a pas droit à la parole, qu'on mépriserait presque bien qu'il paye le cens... Tout le contraire de celui qui peut donner son avis parce qu'il a payer ses impôts.
Le double cens serait-il un sens giratoire ?

16 février, 2007 16:49  
Anonymous Jean-Louis MOREL a écrit...

oops

parce qu'il a payé

16 février, 2007 16:51  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Bertrand> Merci de m'indiquer cet ouvrage, que je ne connaissais pas (ne vous excusez pas d'avoir l'air expert, c'est plutôt bien ! ;-)

16 février, 2007 17:07  
Anonymous Anonyme a écrit...

Le T.L.F.i. donne deux sens à CENSE:
CENSE, subst. fém.
A. MOY. ÂGE. Terre soumise au cens.
B. Région. [En Belgique et dans certaines parties de la France] Ferme ou métairie
Le deuxième sens (couramment utilisé au XVIIIe siècle dans certaines parties de la Lorraine) est donc, régionalement, à peu près synonyme de fermier. Il ne semble pas y avoir de rapport direct avec l'impôt.

16 février, 2007 17:35  
Blogger Jean Véronis a écrit...

jr> Plus de candidats = plus de démocratie ? Sans doute pas nécessairement. Mais une condition nécessaire n'est pas forcément suffisante... Il faut bien d'autres choses, dont une vrai équité dans le traitement par les médias.

16 février, 2007 18:02  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Emmanuel> Le Pen est de loin le meilleur tribun et linguiste de tous les personnages politiques actuels...

16 février, 2007 18:03  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Jean-Louis> Intéressant. Je connaissais le "censier" qui récoltait l'impôt, pas le paysan. Mais comme la "cense" était le nom de la terre soumise au cens et donc de la ferme, ce n'est pas étonnant.

16 février, 2007 18:06  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Anonyme> CensE : oui, c'est la terre soumis au cens, donc il y a bien un lien avec l'impôt?

16 février, 2007 18:08  
Anonymous christophe a écrit...

Il l’a démontré dans un des ses artifices rhétoriques savoureux

"Savoureux" n'est pas le mot que j'emploierais... Un peu fatigué de voir la logique malmenée par tout le monde. Pour moi, il est clair que c'est un des germes de la facilité avec laquelle l'opinion est manipulée.

Le soi-disant "corollaire logique" de Le Pen est le résultat d'un raisonnement erroné terriblement courant et terriblement dangereux.

16 février, 2007 18:23  
Anonymous Anonyme a écrit...

Je pense que ceci n'a au final aucun impact sur le pluralisme, car l'absence de pluralisme vient de la méthode électorale choisie. S'il y a plus de candidats au premier tour, le problème du vote utile se pose, et le nombre de votes non sincères explose.

Bien sûr, si nous avions une méthode électorale autorisant le pluralisme (comme la méthode de Condorcet), il faudrait aussi que le nombre de candidats ne soit pas limité par des mesures telles que ces 500 signatures.

Mais tant que la méthode reste de type uninominal-majoritaire, un grand nombre de candidats n'améliore pas le pluralisme, aussi paradoxal que ça puisse paraître.

16 février, 2007 18:55  
Anonymous Jean-Louis MOREL a écrit...

Jean> La cense c'est aussi (dans le nord) le nom qu'on donne à la ferme (j'entends la maison du paysan).

Anonyme> Le censier (qui habite la cense) payait une redevance au propriétaire de la ferme. Même si on ne peut pas qualifier cela d'impôt, cela reste de l'argent versé.

Décidement, que de sens a ce cens !

16 février, 2007 20:03  
Anonymous blop a écrit...

Je ne suis pas un "specialiste" et pourtant je sais tres bien ce que recouvre l'expression "suffrage censitaire". Je l'ai appris a l'ecole. Et je ne crois pas qu'il faille etre condescendant vis-a-vis des electeurs de Le Pen : tous ne sont pas des cretins ecerveles, des beaufs, des incultes. Aussi, ecrire "le militant de base comprend censure" est injustifie sans aucune etude venant soutenir cette hypothese.

Quand au fond, je crois que Le Pen ne veut pas "simplement dire suffrage indirect". Les senateurs sont elus au suffrage indirect. La situation est bien differente pour la presidentielle. Et je pense que le terme "censitaire" ne renvoit pas a l'idee qu'il faille payer pour pouvoir voter, mais que le droit de vote (et dans un tour de passe-passe*, d'etre elu) est reserve a quelques-uns: aux gras, aux puissants.

*je crois a ce tour de passe-passe parce que cela correspond au discours victimaire de Le Pen : je n'ai pas le droit d'etre elu = vous n'avez pas le droit de voter. Nous partageons un destin commun, celui de victime de l'"estabishment"...

16 février, 2007 20:52  
Anonymous Abie a écrit...

"Peu de gens, à part les spécialistes, connaissent sans doute le sens de ce mot"

Hein?
Pourtant, ce n'est pas comme si la Révolution française, et la naissance d ela démocratie, des droits de l'homme etc. était peu traitée dans les programmes d'histoire ! Ou alors j'ai eu de bons profs.

Sérieusement, vous autres lecteurs, ça ne vous disait rien?

16 février, 2007 21:32  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Blop, Abie> Non, nous ne sommes pas représentatif, sur ce blog.. Il n'y qu'à voir le niveau et la qualité des commentaires, qui chaque jour m'étonnent un peu plus. J'ai fait le test autour de moi. j'ai même posé la question à un groupe d'une dizaine d'étudiants : aucun ne savait ce que ça voulait dire (et à dire vrai n'avait jamais entendu le mot)...

16 février, 2007 21:40  
Anonymous armor a écrit...

Ancien prof d’histoire, je peux témoigner que le mot cens est employé au lycée, enseigné c’st une autre histoire comme beaucoup de concepts qu’on utilise en histoire. Le problème c’est qu’on fait de l’histoire avec des mots le plus souvent « naturels » ce qui entraîne une certaine paresse dans l’apprentissage des concepts et dans ce qu’ils peuvent mettre en jeu.
Pour en revenir au problème de départ, je crois finalement que c’est un faux débat qui masque une fois de plus celui du système de l’élection du pdR au suff. univ. Ce système est profondément pervers et pernicieux (cf 2002) et idéal pour favoriser toutes les dérives, en particulier dans le cas où l’essentiel des médias est au service exclusif d’un candidat et pratique un matraquage pour le moins antidémocratique. Face à cela la pauvre blogosphère pèse peu et de plus risque d’être présentée par les médias dominants comme l’exemple même du contre-poids, du contre-pouvoir… au contre-pouvoir.
Je crois qu’à ce titre, la campagne 2007 sera enseignée comme un exemple canonique de manipulation médiatique.

17 février, 2007 11:51  
Anonymous Frogman a écrit...

Si, Abie, je connaissais ce concept pour l'avoir étudié au collège, en cours d'histoire et en cours d'éducation civique.

17 février, 2007 17:17  
Anonymous Gmooron a écrit...

Je confirme ce que dit Frogman, je me souviens distinctement d'avoir vu le principe du suffrage censitaire au collège (je ne me souviens pas si c'était en Education civique ou en Histoire par contre).
Pour information, je suis né en 1984.

17 février, 2007 23:46  
Anonymous krissolo a écrit...

Hello,

Sur la forme, et pour ce qui est du suffrage censitaire, cette notion était effectivement enseignée au collège quand j'y étais (ds les années 80).

Sur le fond, je me pose une question. Pourquoi la France, accorde t'elle autant d'importance à l'élection de son président? Pourquoi ne pas passer à la VIè République, avec un chef de gouvernement qui - élu par tous à un scrutin faisant une vraie part à la proportionnelle - dirigerait vraiment le pays? Le président n'étant plus alors que le garant des institutions (ce qui est déjà pas mal).

Pour moi, plutôt que de soutenir les "petits" candidats, le pluralisme passe d'abord et avant tout par un mode de scrutin plus démocratique et par une réelle reconnaissance du vote blanc.

Bonne journée.

PS : Si vs avez 5 minutes passez lire la vidéo sur mon post intitulé "torapamavoa".

18 février, 2007 14:39  
Anonymous tardif a écrit...

Jean Véronis >Emmanuel> Le Pen est de loin le meilleur tribun et linguiste de tous les personnages politiques actuels...

Certes, mais avec des bémols peut-être: la richesse de la langue, la précision du vocabulaire et la sophistication de la synthaxe, le laissent en effet loin devant les autres (il est clairement de la vieille école de Mitterrand et Chirac, sous cet apsect).

Mais il en a aussi, à mon sens, un emploi abusif. Son utilisation fréquente de l'imparfait du sujonctif est célèbre. Elle est bien des fois abusive, dans le sens qu'elle est fautive et ne respecte pas la concordance des temps: un présent du subjonctif aurait mieux convenu (ce point est rarement relevé, il me semble. Je vous chercherai des exemples à l'ocasion, ils ne manquent pas).

Plus généralement, elle me semble abusive dans un autre sens. Cette sophistication de la langue présente deux avantages intéressants lorsque l'on souhaite s'adresser à une population qui ne bénéficie pas d'un haut niveau d'instruction: ça impressionne, mais on ne pige kedal.

Vous truffez un beau discours de quelques mots-signaux bien choisis (immigration, corruption, fiscalisme, etc.), voire de quelques jeux de mots illégaux mais spectaculaires (pas d'exemples, puisque c'est illégal!), et le tour est joué.

Vous jouez sur de nombreux niveau simultanément: un niveau de langue qui impressionne les moins instruits et rassure en même temps le bourgeois, qui reconnaît bien là un signe d'appartenance sociale.
Vous faites passer clairement le message auprès des moins instruits par vos mots-signaux, mais vous en faites passer un autre qui lui échappe et ne s'adresse pas aux mêmes.
Les prises de position les plus classiquement ultra-libérale de Lepen sont rarement exprimées à travers ses célèbres mots-slogans, avez-vous noté?
Et lorsque l'on attaque Lepen sur ce sujet: il a beau jeu de crier à la déformation de ses propos. Le quidam qui ne les avait pas compris de toute façon, ne remarquera pas la manip et croira donc à l'"ostracisme". (Le quidam a-t-il une idée précise de ce que peut signifier ostracisme? Si ce n'est d'y déceler un autre mot-signal à double détente un peu pervers, puisque totalement étranger à l(étymologie: ost-racisme?)

Oui finalement, vous avez raison Jean, son usage de la rhétorique est redoutable.

18 février, 2007 15:36  
Anonymous tardif a écrit...

J'ajouterai que tout ce que je viens de dire date peut-être un peu...
Dans ses toutes dernières prestations télévisées, Lepen me semble avoir changer de niveau de langue. Elle est toujours très correcte, et plus riche que la moyenne, mais elle plus simple et plus directe.
Ca mériterait sûrement une étude plus complète, que l'impression que j'en ai pour le moment. Mais il me semble que Lepen veille durant cette campagne à faire moins d'épate que d'habitude avec les mots, et vise à plus d'efficacité auprès du public le plus large.
Quelqu'un d'autre a eu la même imperession?

18 février, 2007 15:42  
Anonymous Anonyme a écrit...

Le cens caché - inégalités culturelles et ségrégation politique, Paris, Editions du Seuil, 1978, 269 pages, index, bibliographie, rééditions en 1984 et 1986.
(Version remaniée de la thèse de doctorat)


http://crps.univ-paris1.fr/gaxie.html

http://www.eleves.ens.fr/pollens/seminaire/seances/citoyennete/Gaxie.htm

et d'autres liens sur notre ami google...

@+

20 février, 2007 18:32  

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