Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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mercredi, janvier 24, 2007

Lexique: Isegoria

La vie démocratique d'Athènes était, si je me souviens bien, régie par trois grands principes, l'isonomia, égalité devant la loi, l'isokrateïa, l'égalité des pouvoirs et l'isègoria, l'égalité de la parole. Ce dernier mot a ressurgi dans une longue et passionnante conversation que je viens d'avoir avec Etienne Chouard (les conversations avec Etienne sont toujours passionnantes). L'isègoria était le droit à la parole pour tous : chaque citoyen pouvait intervenir à tout moment du débat, pour dire ce qui lui tenait à coeur, et ce droit était considéré comme sacré.



Nous parlions, entre autres, de la notion de « Cinquième pouvoir » de Thierry Crouzet, pour qui (voir son livre) les citoyens fédérés grâce aux technologies de communication forment un nouveau pouvoir, après les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire et médiatique. Etienne s'est exclamé : « Non, c’est le premier pouvoir ! » Et il a enchaîné sur une comparaison qui m'a frappé. Je vous la livre dans son intégralité.
« Je trouve que les blogs sont une réactivation de quelque chose qui était essentiel sous la démocratie athénienne, l’isègoria, le droit de parole pour tous à tout moment. Les Athéniens le considéraient comme le plus important de tous les droits dans la démocratie. Le fait que toutes les opinions dissidentes aient voix au chapitre protégeait la démocratie contre les erreurs, contre les dérives. Avec l’élection, on a renoncé au droit de parole pour chacun. Et Internet est un outil pour les humains qui ont toujours cette pulsion, ce besoin de s’exprimer, de protester, de résister. C’est l’isègoria qui revient sur le devant de la scène malgré les hommes politiques et je trouve ça très fort. »

Rapprochement saisissant, non, à 2500 ans d'intervalle ? C'est une citation qui ira tout droit dans le livre en préparation pour les Editions Max Milo.

13 Commentaires:

Anonymous steph a écrit...

mouis, sauf que bien sur, cela ne s'appliquait qu'aux être capables de pensées cohérentes, donc exclusivement les hommes !
(parce que si les femmes savaient penser, cela se saurait !)

A ce titre, les blogs sont une dégénérescence que l'isegoria, car permettant à n'importe qui de s'exprimer, notamment les femmes, les esclaves et les étrangers

ps : 2e degré inside

24 janvier, 2007 09:05  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Steph> Justement, l'isègoria était, si mes souvenirs sont bons (ça remonte loin !), accordée aux esclaves et aux métèques...

24 janvier, 2007 09:12  
Blogger Kaa a écrit...

Et tu classes les femmes dans quelle catégorie ? ;-)
Je trouve effectivement cette forme de réappropriation de la politique très saine. Cela dit, tout le monde n'a pas les moyens d'y participer. On se retrouve là aussi entre élites, même si celle-ci est un chouilla différente de celle-là. J'avais trouvé encore plus intéressant (parce que plus ouverts) les débats spontanés dans la patisserie orientale de mon quartier, à Grenoble, pendant la campagne sur le referendum. On y a entendu des gens qui ne s'expriment jamais. Ils ont posé des questions, ont tenté d'y répondre, en en discutant dans le respect de l'autre. Les "oui" et les "non" ont fait la fête le 29, la fête de la démocratie enfin ré-appropriée.

24 janvier, 2007 09:33  
Anonymous lds a écrit...

Attention car le blog donne la garantie de s'exprimer mais pas celle d'être écouté. Or l'isegoria permet à chaque membre de l'assemblée réunie en un lieu de s'exprimer et d'être entendu par tous ceux qui sont présents et qui ont le pouvoir de voter les lois.
Quel pouvoir confère la parole si celle ci ne parvient pas à ceux qui votent les lois ? Autant crier dans le désert, et cela nous pouvions déjà le faire.
Ce pouvoir n'existera que si les citoyens se regroupent et forment des communautés virtuelles partageant une même volonté politique indépendante des partis. Ce pouvoir n'est pas né, mais le germe est là.

24 janvier, 2007 09:43  
Blogger Sphaks a écrit...

Bonjour Jean. J'ai trouvé un lien qui devrait t'intéresser. C'est l'étude de la fréquence des mots dans les discours de Bush pendant ses années de mandat : http://www.nytimes.com/ref/washington/20070123_STATEOFUNION.html

24 janvier, 2007 09:52  
Blogger Jean Véronis a écrit...

LDS> tout à fait d'accord. C'était la suite de notre discussion avec Etienne. Je cite :

« Internet, c’est un espace de liberté, ça c’est positif, c’est évident, mais lnternet nous permet en même temps de choisir les forums auxquels on participe. Or, on a une tendance naturelle à aller sur les forums qui nous sont favorables et à éviter les forums qui nous sont hostiles, parce qu’on évite la contradiction, qui n’est jamais confortable. Du coup, on discute entre semblables, et mécaniquement, on se radicalise. Internet a une tendance à favoriser la communautarisation de notre société. C’est pour ça qu’on a besoin d’un Parlement. L’idée démocratique, c’est de nous obliger à confronter à la contradiction avant de décider. L’idée du Parlement, l’immense idée de la démocratie, c’est de nous obliger à réfuter les opinions dissidentes avant de gagner et de décider. Donc Internet ne peut pas du tout remplacer les institutions démocratiques. Internet peut jouer le rôle de l’isègoria, donner le droit de parole à tous à tous les moments et sur tous les sujets, mais le débat démocratique, je ne pense pas qu’il puisse avoir lieu seulement sur Internet. »

24 janvier, 2007 09:54  
Anonymous Arnaud Mercier a écrit...

La démocratie athénienne était étymologiquement le "pouvoir du peuple" et se concrétisait effectivement par ce principe fondamentale de l'isègoria, le principe de la liberté de parole pour tout un chacun : dans l'assemblée du peuple athénien, l'ekklesia, n'importe qui peut prendre la parole (n'importe qui *parmi les citoyens!* i.e. pas les femmes, ni les enfants, ni les métèques).

Ainsi, contrairement à la Res publica romaine, dans laquelle la parole est extrêmement hiérarchisée (seul le magistrat peut parler et autoriser la parole : il peut parler ou déléguer l'exercice de la parole), la démocratie athénienne permet à tout un chacun de s'exprimer.

Mais il faut prendre garde à une importante distinction que faisaient les Athéniens parmi les citoyens prenant la parole dans l'ekklésia : ils distinguaient l'idiôtès et le rhétôr.

L'idiotès, du grec "'o idiôtès, ou", se traduit par "le simple particulier" et par suite, "l'ignorant". Il désigne le simple citoyen.
Le rhétôr, du grec "'o rhétôr, oros", se traduit par "le rhéteur, l'orateur", et désigne le citoyen qui cherche à avoir un rôle éminent dans la cité par l'exercice de la parole.

Je ne sais pas si ces deux catégories peuvent se transposer à notre époque, avec par exemple "l'homme d'appareil", "le candidat", qui serait le rhétôr, cherchant le pouvoir par la parole, et "le simple citoyen", "le brave type" qui va aux débats participatifs et qui serait l'idiôtès. Peut-etre bien que oui :-) En tout cas, la démocratie athénienne est morte du péril extérieur (Philippe V de Macédoine) ET de la démagogie généralisée du fait de la liberté de parole...

Il faut réinventer ces catégories pour sans cesse éviter que ce très bon principe de l'isègoria ne se transforme en démagogie généralisée. Et on peut y arriver !



A propos de "candidat", savez-vous que le mot vient du latin "candidatus" qui signifie à l'origine "blanc" au sens propre : le candidatus romain est l'aspirant à une magistrature élective au Sénat qui, pour faire campagne, se montre sur le Forum en toge blanchie par la craie afin que l'on puisse le reconnaître parmi les autres citoyens aux toges colorées ou salies. J'y pense sans cesse quand Ségolène Royal porte des tailleurs blancs : connaît-elle cette étymologie ? ;)

J'espère que ce long commentaire antiquisant apportera un peu d'eau au moulin de votre très enthousiasmant blog, que je lis, en anonyme, depuis quelques temps.

24 janvier, 2007 12:51  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Arnaud> Merci pour ces précisions ! C'est bon d'avoir des lecteurs aussi cultivés !

Oui, la démagogie généralisée guette peut-être... Et puis, on parle beaucoup du droit à la parole, il faudrait peut-être insister sur le devoir d'écoute ! Apprendre à écouter les autres, même d'opinions différentes, dès son plus jeune âge. Je ne crois pas que ce soit trop notre culture. La blogosphère (comme on en discutait avec Etienne) n'est-elle pas un renforcement des communotarismes idéologiques ? On parle de communautés : on affiche un blogroll des sites dont on se sent proche (vous avez remarqué que je ne le fais pas...), etc. Il faut se forcer à aller lire les gens qui nous apportent la contradiction, pas seulement ceux qui renforcent nos convictions. Pas facile.


Candide : oui, je connais l'étymologie. C'est amusant, n'est-ce pas ?

25 janvier, 2007 07:08  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Sphaks> Oui, j'ai vu ça (je lis le NY Times régulièrement). Ce serait magnifique de faire ça sur nos candidats !

25 janvier, 2007 07:09  
Anonymous jcderoubaix a écrit...

La parole, la parole, c'est bien beau !
L'écoute, l'écoute, c'est bien beau
Mais :
comment ces paroles entendues peuvent-elles se transformer en règles de vie pour la société puisque : ni les écrits sur le web, ni même les paroles prononcées par les parlementaires dans l'assemblée ne permettent de redéfinir les règles adoptées dans des cénacles d'experts ni citoyens ordinaires, ni élus.
Pensons aux règles de l'OMC ou aux directives européennes que les parlements nationaux ou européens ne peuvent pas modifier en profondeur quelle que soit la pertinence des arguments échangés par les parlementaires et/ou par les citoyens.
En fait : tous des "idiots", ces citoyens, la parole est désormais confiquée par les rhéteurs (les experts).
Quelle démocratie !

25 janvier, 2007 18:09  
Anonymous François a écrit...

Bonjour
(Ce commentaire est posté a posteriori, le système de mon mac au bureau me me permettait pas de le faire le jour où il a été composé – mercredi 24 janvier).

Dans une "réelle" démocratie, la parole de ceux qui souhaitent exprimer leur pensée n'est pas confisquée. Dès lors, il y a lieu de s'inquièter si, dans la pratique, des citoyens ou des groupes de citoyens ont le sentiment d'être "empêchés" de parler.
Ce qui laisse supposer d'un côté un certain autoritarisme des gens au pouvoir, et donne, par ailleurs, naissance aux communautarismes de tous poils et (ou) à une explosion de l'extrémisme.
Enfin, il existe une dérive de la parole appropriée par un groupe (ce qui revient à dire que "tous" n'ont pas voix au chapitre) et dont on parle peu : le lobbying.
Plus le groupe est puissant, plus facile il lui est de prendre la parole, ou lui est accordée la prise de parole.
A titre d'exemple, le Medef, demain, publiera son "livre blanc" à l'intention des candidats à la présidentielle, dans lequel figureront les "propositions" (recommandations) des chefs d'entreprises pour le prochain quinquennat.
Qu'en est-il du simple citoyen, non militant, non affilié, indécis ?
J'en parle sur http://carnetsdelours.over-blog.com
S'il m'est permis de me faire de la pub personnelle : merci, m'sieur Véronis

Au plaisir de vous lire, vous êtes comme toujours, très intéressant.
François

27 janvier, 2007 16:41  
Anonymous Anonyme a écrit...

Pour une petite mise en application de ce dont vous parlez, un nouveau site internet vient d'être lancé : Isègoria - Le débat du web - est le nouveau projet d’échange d'idées lancé sur Internet fin octobre 2010. Isègoria a pour objectif d’offrir une plateforme librement réutilisable, neutre et où chacun peut apporter sa contribution.

30 octobre, 2010 15:29  
Anonymous Anonyme a écrit...

Il faut désigner les décideurs par leur capacité à remplir des tâches spécifiques (alimentation, éducation, militaire etc), et ensuite proposer un tirage au sort parmi eux.
Mais il faut que le peuple soit d'accord pour reconnaître quels sont ses besoins, on ne peut pas trouver de décideurs pour cela... c'est comme dans une famille. On sait instinctivement de quoi on a besoin.

ça risque de prendre longtemps... mais le débat libre est fait pour cela.

10 juin, 2013 10:27  

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