Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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mercredi, novembre 01, 2006

Lexique: Allez, va, ça ira !

Si vous voyagez régulièrement en TGV vous connaissez sans doute ces moments de douce torpeur, où vous êtes loin, très loin dans vos pensées, bercé par le ronflement tranquille de la rame... quand soudain le téléphone de la grosse dame en face de vous, assise exactement sous le logo voiture-silence, éructe la Petite Musique de Nuit (!) à 120 décibels, version remix de supermarché. Et bien sûr, la grosse dame, après avoir farfouillé dans son cabas pendant un temps qui vous semble interminable, mugit un ALLOOOO ! digne de la Norine de Pagnol (évidemment, on va à Marseille...). S'ensuit une conversation hurlante et très privée sur des problèmes de ménopause, que vous vous efforcez vainement de ne pas écouter. Vous gratifiez la dame de votre regard le plus noir, mais, comme vous n'êtes pas vraiment méchant, ça ne marche évidemment pas. Alors vous vous surprenez à souhaiter que le téléphone portable donne réellement le cancer, et si possible sous une forme immédiate et foudroyante.



C'est en gros ce qui m'est arrivé hier soir, mais au moment où la grosse dame a raccroché, je l'aurais presque embrassée. Non pas parce qu'elle a raccroché (bien qu'évidemment, le soulagement ait été à la mesure des décibels encaissés) mais parce qu'elle a conclu la conversation de cette phrase magnifique :
Allez, va, ça ira !
J'ai sorti aussitôt mon carnet, car cette phrase d'apparence banale est une illustration parfaite du gros bricolage que sont les langues -- n'en déplaise à ceux qui vénèrent béatement leur «pureté». Les trois formes du verbe aller en quatre mots. Il faut le faire !

Ce verbe aller n'est ni plus ni moins qu'une construction de bric et de broc, formée sur les décombres de trois verbes latins. Les deux premiers sont bien identifiés : ire, qui a donné les formes du futur et du conditionnel (j'irai, tu iras, etc.) et vadere, dont on retrouve aussi une trace dans invasion, et qui a donné les formes je vais, tu vas, etc. Mais le plus surprenant, c'est qu'on n'est pas très sûr du troisième, celui qui a donné les autres formes, aller, nous allons, vous allez, etc. Peut-être ambulare, ou adnare/andare, qui auraient donné allare, puis aller, mais rien n'est certain, comme le souligne Pierre Guiraud dans son superbe Dictionnaire des étymologies obscures. Et il ajoute que puisqu'on discute sans preuves, pourquoi ne ferait-on pas dériver aller de alare, voler, qui signifie bien «aller rapidement» (voler au secours) ? Au moins ce serait poétique.

C'est étonnant, non, qu'on n'en sache pas plus sur l'un des mots les plus courants de la langue française ? Une grande leçon de modestie pour les linguistes !

En tous cas, merci, Norine. Je ne t'en veux pas, vaï ! Tu m'as donné un bel exemple. Et j'espère qu'ils ne vont pas complètement dérembourser les veinotoniques.



A lire


Magie des blogs : Dominique vient de laisser un commentaire avec un lien vers une superbe étude du verbe aller dans les langues romanes dans son Cabinet des curiosités (qui contient plein d'autres belles choses). Ne ratez pas le lien (un peu caché) vers la dernière partie de l'étude, qui explique le t de A Dieu, vat. Merci Dominique !

23 Commentaires:

Anonymous Anonyme a écrit...

Excellente anecdote, j'ai bien ri !
Pouvoir dégager du contenu plaisant d'un moment rébarbatif, c'est source de plaisir, de vie !
Allez, je m'en vais.

01 novembre, 2006 10:33  
Anonymous E-manuel a écrit...

Allons, ça va comme ça, je ne vais pas aller contre ce texte qui me va bien.

01 novembre, 2006 12:17  
Anonymous bijou contemporain a écrit...

Dommage qu'elle n'ai pas utilise la forme plus courante du futur : "allez, va, ca va aller"

01 novembre, 2006 13:00  
Anonymous Anonyme a écrit...

c'est pas tout ça,quand faut y aller,faut y aller

01 novembre, 2006 13:11  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Bijou> Ah là là, ce futur périphrastique, il y aurait des choses à en dire ! Peut-être un prochain billet... Avez-vous remarqué qu'aller est en train de devenir un autre auxiliaire ? On nous a appris les auxiliaires être et avoir. Mon oeil ! C'est comme ça que se forme la grammaire. Et avant que les choses soient établies, il y a des états intermédiaires de ce genre qui sont absolument fascinants. On appelle ça la grammaticalisation chez les savants.

01 novembre, 2006 13:14  
Anonymous Buh a écrit...

Ne peut-on pas considérer qu'il existe une quatrième racine au verbe "aller", sous la forme du participe "été".

En effet, pour certainement la plupart des locuteurs francophones,
(a) Je suis allé à l'école ce matin.
est l'exact synonyme de
(b) J'ai été à l'école ce matin.
Si ce n'est que le locuteur de (b) risque de se faire traiter de béotien par quelque puriste.

On pourrait rattacher cet "été" au verbe "être". Cependant, si on observe ce dernier verbe, on se rend compte qu'il n'a jamais ce sens de direction.
(c) Je suis parti (vs) J'ai été parti (c'est le "être" auxiliaire)
(d) Je suis ridicule (vs) J'ai été ridicule (cas de la copule)
(e) Je pense donc je suis (vs) J'ai pensé donc j'ai été (le "être" existentiel)
(f) Je suis dans le jardin ("être" de la localisation) (vs) J'ai été dans le jardin

Le cas numéro (f) est problématique car on pourrait aussi dire
(f') Je vais dans le jardin (vs) J'ai été dans le jardin

À ce stade, il est possible de soutenir que le "été" est toujours celui du verbe "être" de localisation et qu'au passé l'action (se rendre d'un point a vers un point b) et le résultat de l'action (être au point b) se confondent.

Toutefois,
(g) J'ai été de l'école à la maison.
lorsqu'on le met au présent, ne peut en aucun cas devenir
(g') *Je suis de l'école à la maison.
alors qu'il peut se transformer en
(g") Je vais de l'école à la maison.

Je me demande donc

1/ si ne doit-on pas considérer que le verbe "aller" possède deux participes passés ("allé" et "été");
2/ dans le cas où l'on considère que "aller" a effectivement deux participes, d'où provient ce "été" (du verbe "être" dont le participe aurait progressivement migré d'un sens résultatif à un sens actif ?)

Je n'ai jamais pris le temps de chercher une réponse à cette question qui me taraude depuis longtemps. Aussi, merci d'avance pour vos lumières sur ce sujet.

01 novembre, 2006 15:25  
Anonymous Dominique a écrit...

J'ai écrit une petite histoire (en trois volets) des formes de ce verbe dans les langues romanes.
http://monsu.desiderio.free.fr/curiosites/aller.html

01 novembre, 2006 15:34  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Buh> Techniquement parlant, c'est bien le verbe être, mais il est vrai que, comme il joue le rôle de parfait substitut dans certaines situations, on pourrait considérer selon la même logique du bricolage (génial) des langues, qu'il est une quatrième racine de cet assemblage qu'est le verbe aller. Si dans quelques siècles on avait oublié le verbre être, comme on a perdu ire, vadere et les autres (peu probable, évidemment), on considèrerait certainement la situation sous cet angle ! Merci de cette remarque.

Au passage, mentionnons que ça ne concerne pas que le participe passé, mais aussi le passé simple. Peut-être que les puristes (toujours eux!) désapprouvent, mais je ne vois pas bien au nom de quoi. C'était assez courant chez les classiques, et les meilleurs auteurs en usaient : Il fut jusques à Rome implorer le Sénat (Corneille). J'avoue que je ne sais pas exactement quand et pourquoi cet usage s'est développé (Dominique?). Certains (comme Littré) ont prétendu qu'il était utilisé quand on est allé quelque part et qu'on en est revenu (d'où l'idée d'y avoir été), et que ce serait donc le seul usage correct. Je ne connais pas le bien-fondé de cette hypothèse.

Allez, ne rallons pas :-)

01 novembre, 2006 16:13  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Dominique> Merci pour le lien, que j'ai ajouté dans mon texte. Belle étude.

01 novembre, 2006 16:16  
Anonymous Thierry a écrit...

Mais on perd des choses aussi, comme le verbe "ester", qui reste (!) encore dans le langage juridique en français (ester en justice).

Qui existe encore en espagnol (estar) et en italien (stare), et qui serait bien utile parfois...

Merci pour ce billet, et pour ce superbe blog en général.

01 novembre, 2006 18:53  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Thierry> Mais il nous a laissé l'étage... (merci pour le compliment).

01 novembre, 2006 18:58  
Anonymous mopt a écrit...

Longtemps je me suis demandé si l'expression "Il s'en fut" était correcte. Vous confirmez donc ?

02 novembre, 2006 09:59  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Mopt> Ma foi, ça ne semblait pas déranger Molière (Et vous, avec je ne sais quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt il se relevit sur ses pieds, et s'en fut jouer à la fossette., Médecin malgré lui) ou d'autres grands auteurs..

02 novembre, 2006 10:21  
Anonymous Herr Sprechtakel a écrit...

trackback manuel:
[...] Der geschätzte Kollege Jean Véronis outet sich als waschechter empirischer Linguist. Es ist nämlich so: Wir Linguistinnen und Linguisten sind strikt gegen Mobiltelefonverbote in Zügen, Flugzeugen, Kinos und Restaurants. Denn das Datenmaterial, dass sich ergibt, wenn man scheinbar teilnahmslos aus dem Fenster blickend nichts anders macht, als angestrengt den Telefongesprächen der Mitmenschen zu lauschen, ist fantastisch. [...]

02 novembre, 2006 14:03  
Anonymous Anonyme a écrit...

j'entends aussi de plus en plus souvent "je vais aller + verbe", mélange il me semble de "je vais bientôt + verbe" et de "je suis allé + verbe".

S'agit-il d'une construction pertinente étant donné qu'on peut en rajouter beaucoup de "aller" pour exprimer qu'on va non pas faire telle action mais se disposer à la faire ?

02 novembre, 2006 14:37  
Blogger Escape a écrit...

Jean, je suis un fidèle de votre blog, et aussi un chercheur en linguistique & informatique, mais en freelance...

J'ai trouvé un nouveau type d'algo de parsing, dit "asyntagmatique". Sans entrer dans les détails, le fait que
le parsing soit asyntagmatique débloque tout : on peut désormais tenir compte des contextes, comprendre les
déictiques, détecter les jeux de mots et les contrepèteries, reconnaître la langue d'un texte ou traduire des
textes où plusieurs langues sont mélangées, y compris dans la même phrase.

Cela permet aussi de faire de l'extraction d'information à partir d'un texte en langue naturelle, en appliquant
un procédé entièrement nouveau.

Ceci n'est pas une blague. Regardez le site suivant :

http://bluemoon.tuxfamily.org/PresentationDuLangageTheuth.html

[Ne tenez pas trop compte de mon insistance à déposer des brevets... Je peux faire sans, j'aimerais faire
sans, mais après douze ans de recherche isolée, je suis ruiné et il me faut absolument trouver une source
de revenus... Je suis désinstitutionnalisé !]

Salutations d'un chercheur à un autre !

Nicolas Montessuit

02 novembre, 2006 21:39  
Anonymous jonath a écrit...

Un post du meilleur cru. J'en ai souri de satisfaction. Si si.

03 novembre, 2006 10:32  
Anonymous Anonyme a écrit...

Encore aujourd'hui, je mets un "t" de trop à mes "va", car dans ma jeunesse, j'entendais fréquemment les marin-pêcheurs parler de leur "vat-et-viens", ce cordage en boucle leur permettant de déplacer leur annexe en fonction de la marée!

03 novembre, 2006 18:10  
Blogger Vicnent 31415 a écrit...

Pourquoi ne pas prendre le TGV avec son "Cell phone jammer" ?? (Pour ceux qui ont la flemme : ça coupe toutes les communications de mobiles dans les 10m pour 70 secondes...)

Dans le même genre, le "TV be Gone", à utiliser devant les 80 écrans d'un Darty : effet garanti pour les visiteurs, et pour les vendeurs...

Merci Jean pour cet article, je m'étais déjà demandé "why" toutes ces formes... mais là, c'est nickel...

Pour le (dé)remboursement des veinotoniques, la décision est tombée et les phlébologues ne sont pas contents...

04 novembre, 2006 19:38  
Anonymous naarjuk a écrit...

Il me semble que "aller" est effectivement analysé aujourd'hui, dans certains emplois, comme un semi-auxiliaire d'aspect.

"il va commencer".

Nos cours du primaire et secondaire ne nous ont pas préparé à cette notion d'aspect, inchoatif, duratif... très prisé par d'autres langues en combinaison avec le mode verbal, qui délaissent souvent le temps tel que nous le connaissons.

09 novembre, 2006 13:22  
Anonymous Isabelle a écrit...

Jolie,oui, l'anecdote, et je ne peux pas dire que j'affectionne les portables. Je reconnais pourtant bien là le bon vieux racisme anti-occitan primaire (et je ne parle pas de la bonne femme style poissonnière, vue bien évidemment avec les lunettes du fier intellectuel). Racisme très visible, et pernicieux en diable, qu'il soit interne (l'auteur est marseillais), ou externe (l'auteur vient des régions brumeuses, ou, encore plus fort, anglo-américaines). Bon fin bref, tout ça fait bien snob et triste (surtout le souhait du cancer, ouaiaiaiais, génial).

le seul truc que je peux dire, c'est que.. ben... on a l'habitude, hein, ça fait combien de temps que ça dure? Et la langue est sans doute le premier et le plus fort vecteur de la Bête.

à deus siatz, amic...

03 mars, 2007 14:19  
Blogger miltodragon a écrit...

Merci, merci, merci pour ce petit éclaircissement.

13 juin, 2007 17:18  
Anonymous Elise a écrit...

Pour info, dans les classes de français en Italie, les élèves apprennent la forme "sujet + aller + infinitif" en 2e année alors que le futur n'est au programme que de la 3e année. Ils l'apprennent sous le nom de "futur proche" en même que "sujet + venir de + infinitif" (passé récent).

Merci pour ce blog passionant

27 mars, 2008 18:54  

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