Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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dimanche, octobre 15, 2006

Lexique: Prendre la main (verte)

Ca se dispute sur I-Télé, vendredi dernier. L'animateur, Victor Robert, explique à juste titre que cette semaine «la droite a pris la main» en matière d'environnement. C'est vrai : Villepin qui lance son «Pacte national pour l'environnement», Chirac qui défend les biocarburants, Jean-Louis Debré qui invite les députés à voir le film d'Al Gore... On dirait qu'ils se sont donné le mot.

«Prendre la main» est une expression qui provient des jeux de cartes, où celui qui prend la main est celui qui prend l'initiative. C'est un bon exemple de ce qu'on appelle en linguistique «expression figée». On ne peut en faire varier les différents éléments que de façon extrêmement limitée. Prendre peut se remplacer par une toute petite liste de verbes : avoir, garder, reprendre... Si l'on en utilise d'autres, l'expression retourne automatiquement à son sens littéral: secouer la main, c'est forcément secouer l'appendice à cinq doigts que nous avons au bout du bras. De même, l'article est forcé : on ne peut pas, sous peine de revenir au sens littéral changer la par une, sa, cette, etc. N'essayons pas d'ajouter un adjectif sur main, non plus: prendre la main gauche nous renvoie de nouveau à l'anatomie.

Mais justement, Victor Robert après une petite pause ajoute «la droite a pris la main... la main verte». Voilà une autre expression figée! La main verte, fait appel à un autre sens du mot main, celui d'habileté dans une activité, un art. La main verte, c'est, comme chacun sait, une prédisposition particulière à s'occuper des plantes.

Victor Robert se livre à un défigement, petite opération qui consiste à redonner sa liberté à une expression qui ne l'a plus. C'est un des ressorts classiques des jeux de mots, dont, par exemple, le quotidien Libération est friand. Lorsque celui-ci titre Des candidats trop beaux pour être vrais en février 2006, se gaussant des opérations de chirurgie esthétiques des prétendants à l'Elysée (voir ici), il joue sur un défigement de l'expression «trop beau pour être vrai», qui normalement s'emploie isolée, beau n'étant pas en position d'épithète. Le défigement produit une oscillation entre les deux sens de l'expression, littéral et figuré -- effet humoristique garanti.

Mais Victor Robert fait mieux, et nous produit un double défigement. Il prend deux expressions figées, «prendre la main» et «la main verte», il les croise comme on hybride des plantes (en parlant de main verte...), et chacune des deux expressions oscille entre ses deux sens pour le plus grand plaisir des nôtres (de sens). Du grand art. J'applaudis à deux mains (si vous le voulez bien !).

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