Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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dimanche, septembre 17, 2006

Lexique: Travailler sur Aix

Dans un commentaire sur le billet précédent, Sol me demande d'où vient le succès de la préposition sur, dans des contextes comme "Je travaille sur Aix", au lieu de la préposition à.

Il se trouve que nous avons eu il y a quelque temps une discussion au sein de mon équipe au sujet de cet usage. Nul parmi nous ne savait exactement le dater, ni même affirmer avec certitude qu'il est récent (des lecteurs ont peut-être une idée?).

En tous cas, à mon avis, son succès actuel s'explique sans doute par des phénomènes d'"écologie du langage". Cet emploi de sur remplit une "niche" vacante dans le système des prépositions en français. Si vous dites "Travailler à Aix", et "Travailler sur Aix", ce n'est pas la même chose. La première affirmation est géographiquement précise, la seconde exprime quelque chose comme "à Aix ou dans les environs". D'autres langues ont une préposition spécifique pour exprimer cette localisation floue (par ex. en anglais, around). Comme, par ailleurs, "sur" avait déjà une valeur proche en français ("il pleut sur Aix", "je travaille sur le port", "la troupe marchait sur Aix"), le glissement n'était pas bien compliqué.

La plupart de nos prépositions, adverbes ou relatifs ont fait l'objet de glissements de ce type (certains remontent au latin, voire plus loin). On les a oubliés et ils ne choquent plus personne. Avez-vous remarqué par exemple qu'on utilise "" pour les temps ("l'année elle est née"). C'est bizarre quand on y pense. D'autres langues ont un mot spécifique (par exemple, when en anglais).

Ainsi vont les langues... Le hasard et la nécessité.

22 Commentaires:

Blogger cerca a écrit...

Une remarque un peu décalée (puisque je suppose que c'est sur "sur" que porte votre billet et non sur "Aix). Pour éviter le hiatus, on di(sai)t "en Arles", "en Avignon"... je n'ai jamais entendu la formule "en Aix" (je crois savoir qu'en provençal on di(sai)t "as Ais"). L'utilisation de "sur" plutôt que "à" doit dans ces conditions rencontrer un succès particulier chez vous.

17 septembre, 2006 10:04  
Anonymous Yves a écrit...

C'est pas le à qui était utilisé pour remplacer n'importe quel autre?

exemple: changement de boites à vitesses sur une pub pour un garage.

17 septembre, 2006 11:02  
Anonymous Luc Bentz a écrit...

Je le daterais des années quatre-vingt-dix... à la même époque où le suremploi de « au niveau de » a fini par s'éteindre. Ce tic de langage, qui m'irrite toujours pourtant (question d'habitudes anciennes à l'écrit et à l'oral) a sans doute pour explication plausible le passage du point mathématique précis (à)à l'aire (sur, comme dans « Il pleuvra sur l'Île-de-France).

Au reste, quelqu'un qui travaille « sur Paris » ou « sur Aix » (tiens, Aix-les-Bains, pour changer), ne travaille pas forcément à Paris ou à Aix, mais dans leur région. Autrement dit, c'est une logique (floue : car « sur Paris » peut signifier aussi bien à Paris qu'à Vanves, commune limitrophe) de zonage par rapport à une logique de localisation précise (au poil de millimètre près façon GPS, en insistant un peu).

17 septembre, 2006 11:55  
Anonymous Remi a écrit...

Tournure fréquente en français de Suisse romande. Voir le dictionnaire Suisse romand d'André Thibault et Pierre Knecht, Genève, Editions Zoé, 1997, s.v. "sur":
"Emploi part. de la préposition, attesté depuis 1711, d'abord dans la région genevoise. (...) Il est également signalé en Franche-Comté (...) et tend à se répandre ailleurs (cf. "sur Paris" dans une déclaration de Jacques Chirac de 1981, v. Grevisse-Goose, 13ème éd., 1021a; cf. encore "travailler sur le secteur de, sur Lunéville" TLF 15, 1137a s.v. "sur" I B 2). (...)"

17 septembre, 2006 12:04  
Anonymous sol a écrit...

merci pour votre commentaire..bien que ce SUR continue de m'agacer.D'autres tics,plus liés à la paresse des journalistes, m'irritent et m'interrogent,comme ce maudit "travail de deuil" et son inneffable frangin,"le devoir de mémoire"..

17 septembre, 2006 15:30  
Anonymous Edgar a écrit...

Puisque "sur", ça veut dire d'abord "au-dessus", ne serait-ce pas là une locution aéronautique qui serait descendue au niveau des pâquerettes, à l'époque où, en TGV, il est plus facile de se situer par rapport à une zone ("les pompiers sont arrivés sur zone") qu'à un point précis. "Allô, je suis à Mâcon". Le temps de le dire, on n'y est plus.

17 septembre, 2006 17:24  
Anonymous ororea a écrit...

Je me demande, pour ma part, s'il est correct de remplacer "en ce qui concerne" par "par rapport à", par exemple, "par rapport à ce blog, je trouve qu'il est riche d'enseignements". On n'entend plus que cette expression "par rapport à", sans notion de comparaison, partout.

17 septembre, 2006 18:50  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Cerca> Je ne crois pas qu'on dise beaucoup en Aix. Je n'entends pas non plus en Amiens, en Arras! Il me semble que c'est limité à Arles et Avignon. C'est sans doute un archaïsme, puisque dans les temps anciens on disait en devant les noms de ville. Il y a eu ensuite différenciation: le à pour les villes, le en pour les pays. Allez savoir pourquoi. Le hasard et la nécessité...

En Arles et en Avignon ont survécu. Peut-être aidés par le fait qu'Avignon désignait aussi l'état papal? En tous cas, je me marre quand les purpuristes vous reprennent et vous affirment d'un ton péremptoire qu'il faut dire en Avignon. Savent-ils au moins pourquoi? Il n'y a aucune raison particulière à ne pas dire à Arles, à Avignon.

17 septembre, 2006 19:34  
Anonymous Timuche a écrit...

Et ne pourrait-on ressusciter la préposition circa ?

Ou du moins étendre son domaine de la date au lieu ?
cf. : http://fr.wikipedia.org/wiki/Circa

17 septembre, 2006 21:05  
Anonymous Béat a écrit...

Je suis, moi aussi, très agacé par cette tournure. Je remarque qu'elle est souvent utilisée par des personnes «pas trop lettrées» qui on trouvé là une manière de se distinguer à bon compte en éblouissant un auditoire pas plus futé qu'eux!

A mon sens, il y a des contextes précis qui autorisent l'emploi de «sur». Si je dis par exemple: «Je travaille en ce moment sur Aix», cela peut vouloir dire, que dans le cadre d'une étude géographique j'étudie la ville d'Aix. Cela désigne le sujet du travail (sur le lieu) et non pas juste le lieu. Je pourrais aussi tourner un film sur Aix.

L'utilisation trop libre de «sur» appauvrit la langue, car l'emploi spécifique que je cite est ainsi oublié.

18 septembre, 2006 02:40  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Yves> Oui, le "à" est totalement polymorphe. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les nombreuses pages que le TLF lui consacre! Nous ne nous en rendons plus compte, mais c'est un véritbale "joker", qui sert à exprimer de très nombreuses relations. Cela crée pas mal de difficultés aux francophones quand ils doivent passer à une autre langue. Par exemple, en anglais, on ne traduira pas "associer à" par "associate to", mais par "associate with". Et ainsi de suite.

18 septembre, 2006 08:23  
Blogger Vicnent 31415 a écrit...

sur aix n'est il pas tout simplement le diminutif "paressé" de "sur la région de" pour préciser 'simplement' que nous travaillons à machin qui se trouve pas trop loin de Aix, au nord-Sud-Ouest ?

1/ je bosse à Machin qui se trouve pas trop loin de Aix, au nord-Sud-Ouest ?
2/ je bosse sur la région d'Aix
3/ je bosse sur Aix.
4/ (en fait, non, je ne bosse pas sur Aix, mais j'aimerai bien... :-)

18 septembre, 2006 09:23  
Blogger Vicnent 31415 a écrit...

@ Béat : "se distinguer à bon compte en éblouissant" ... ça t'éblouit ce genre de chose ? Ah non, ça va, ça t'agace. Mais ça t'agace quand même... bizarre...

18 septembre, 2006 09:25  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Luc, Rémi> Merci pour vos précisions historiques. Effectivement, le Grevisse mentionne l'usage, en le data de la seconde moitié du XXè siècle (intéressant: je ne le trouve pas dans la 11è édition, de 1980). Ca semblerait confirmer que l'usage en Fance est récent, et c'est curieux de voir qu'il est aussi ancien en Suisse romande!

18 septembre, 2006 13:14  
Anonymous stéphane a écrit...

Dans les erreurs de langage courantes (?), pourquoi certains vont CHEZ le coiffeur et d'autres AU coiffeur ? CHEZ le boucher et AU boucher ?
;-)

18 septembre, 2006 16:48  
Anonymous Yom a écrit...

Je ne suis pas trop d'accord avec l'idée que "sur" signifierait "sur la région de". Ce n'est pas vraiment l'usage que j'entends de ce mot.
"sur Paris" comme "à Paris" peuvent très bien inclure Vanves ou non, en fonction du contexte. Vanves pourrait être inclue dans Paris dans les phrases "Je vais à Paris" ou "Je vais sur Paris" prononcées depuis Marseille, mais pas depuis Issy-les-Moulineaux. Preuve en est qu'on a bien souvent besoin d'ajouter "intra-muros" pour dissiper l'ambiguïté.
J'ai plus l'impression que "sur" ici désigne la ville comme un territoire, alors que "à" la désigne plutôt comme un point, un lieu unique. "Sur Paris" est pour moi équivalent de "quelque part dans Paris".

19 septembre, 2006 13:27  
Anonymous Gilles a écrit...

Je suis surpris que dans le nombre de commentaires personne n'aie relevé l'ambiguïté avec « Je travaille sur %lBM/OS/UNIX%AIX ». Dans ce cas « sur » indique bien le support du travail.
En résumé des commentaires ne pourrait-on pas dire :
« à » s’applique à un endroit précis « à Lyon »
« en » s’applique à un périmètre fermé « en France »
« sur » s’applique à une zone floue autour d’un point donné sous entendu « sur le secteur de »

19 septembre, 2006 14:32  
Anonymous Bafa a écrit...

Et si c'etait simplement lié à la mondialisation, aux distances qui se reduisent?
Il est tentant aujourd'hui de se representer le globe comme une mapemonde. On pose le doigt sur un point de la carte, et on passe ou l'on est alors "sur" Paris, "sur" Aix.
Mappy est un bon exemple pour cette idée.

21 septembre, 2006 01:33  
Anonymous RichardB a écrit...

Une hypothèse hors alibi du hiatus (parmi tant d'autres ) :

on est peut-être un peu plus possessif en utilisant le "sur" ; plus "couvrant". Cela donne plus d'importance à son activité, on s'approprie le travail, le pouvoir mais aussi la ville, ses habitants, etc.
Le "à" est plus intégré, anonyme, je travaille à Aix... comme tous les autres.

"On règne sur..." est plus valorisant que "on règne à..."

22 septembre, 2006 20:14  
Blogger antoine a écrit...

Outre la "logique floue" qui a déjà été énoncé, cette expression me semble refléter une certaine condition des travailleurs de banlieue et peut-être aussi une nouvelle relation au travail.
Le travailleur de banlieue emprunte tous les jours les transports en commun ou sa voiture pour aller travailler ailleurs. Un provincial dirait "monter sur Paris" les quelques rares fois dans l'année ou il irait à la capitale. Pour le travailleur de banlieue, c'est une exception qui se transforme en art de vivre. Tous les jours, il quitte son lieu de vie pour rejoindre une plus "grande" ville dans laquelle il travaille. Il monte tous les jours sur Paris pour y travailler. Il vit "à Dourdan" mais il travaille "sur Paris".
Non content de devoir monter "sur Paris" tous les jours, il n'est plus aussi sûr de l'endroit exact où il ira travailler. Plus personne n'affirmerait qu'il restera toute sa vie dans la même entreprise, encore moins dans la même usine ou le même bureau. Autrefois, le lieu de travail avait une certaine permanence alors que le lieu de vie évoluait au fur et à mesure que les conditions familiales et financières changeaient. Dorénavant, c'est l'inverse: le lieu de travail change fréquemment tandis que celui de vie perdure. C'est cette incertitude que reflète selon moi cette expression.

23 septembre, 2006 19:09  
Anonymous Anonyme a écrit...

dans quels cas la preposition "en" remplace t-elle "à" devant les noms de villes

12 mars, 2007 19:28  
Anonymous Luc Bentz a écrit...

À Anonyme (avec un léger décalage temporel ;-))

En fait, «en» ne s'emploie que pour Avignon et Arles, mais, me semble-t-il, fait moins référence aux villes qu'aux territoires (Comtat venaissin, comté d'Arles). Dans le cas d'Avignon, c'était une enclave des États du pape au sein du royaume de France. L'emploi de «en» peut-être regardé sans doute comme une affectation de langage dont on peut aisément se passer.

05 août, 2010 15:28  

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