Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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vendredi, juin 23, 2006

Lexique: Didascalies

Le Premier ministre s'est lâché, l'autre jour dans l'hémicycle, en accusant François Hollande de lâcheté. Ca a provoqué une tempête majeure dans le verre d'eau parlementaire...



On en a entendu parler partout, je ne vais pas vous ennuyer avec ça! Ce que je trouve amusant, comme toujours, c'est que les scribes de l'Assemblée Nationale ont consciencieusement enregistré la chose (ils avaient déjà consigné son magnifique lapsus du 29 mars, quand il a confondu démission et décision). Non seulement ils transcrivent très exactement les paroles, mais ils insèrent aussi des commentaires en italique, qui constituent de véritables indications de scène, ce qu'en jargon de théâtre on appelle didascalies. Les historiens du futur pourront ainsi se faire une idée très précise de l'ambiance des débats dans l'amphi-théâtre de la démocratie. Extrait (voir le compte-rendu intégral):

M. Dominique de Villepin, Premier ministre - Monsieur Hollande, il est des moments dans la démocratie où l’on ne peut pas dire n’importe quoi (Vives exclamations sur les bancs du groupe socialiste). En 2000, c’est vous qui avez défini, avec Lionel Jospin, le pacte d’actionnaires ; c’est votre responsabilité et nous remettrons les choses à plat (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP ; vives exclamations sur les bancs du groupe socialiste).

Il est des moments dans une démocratie où on ne peut pas mélanger les carottes et les choux-fleurs, l’exigence de vérité et l’exigence de bonne gestion. Je dénonce, Monsieur Hollande, la facilité, et je dirai même en vous regardant, la lâcheté… (Cris sur les bancs du groupe socialiste où les députés se lèvent)

M. le Président – Asseyez-vous, je vous en prie.

M. le Premier ministre - … la lâcheté de votre attitude (Les députés socialistes, empêchés de se diriger vers le Premier ministre par les huissiers, se massent au pied de la tribune où leurs cris et huées couvrent la parole du Premier ministre), sa lâcheté, je le redis. (Les députés socialistes, toujours massés au pied de la tribune, continuent de crier, « Démission ! Sortez ! » rendant quasi inaudible le propos du Premier ministre).

J’ai relevé plusieurs contradictions dans votre propos, Monsieur Hollande. Tout d’abord, vous n’avez jamais assumé la moindre politique industrielle dans notre pays. Nous, nous avons posé les bases d’une politique énergétique de pointe, au meilleur coût et respectueuse de l’environnement (Les députés socialistes continuent de crier : « Sortez ! Sortez !)

M. le Président – Arrêtez, cela ne sert à rien. Quel triste spectacle vous donnez !

M. le Premier ministre – En matière industrielle et en matière d’énergie, comme en matière politique, c’est le principe de responsabilité qui importe. (Le Premier ministre poursuit son propos, couvert par les cris des députés socialistes) Nous avons défendu les services publics alors que nous n’avez jamais cessé de les brader. Vous n’avez jamais été au rendez-vous de la politique de la nation (Le brouhaha grossit encore) alors que nous avons cherché à redéfinir les exigences, pour avancer. Enfin, alors que vous n’avez pas fait le nécessaire pour les entreprises publiques, nous voulons leur donner les moyens de se moderniser et de relever les défis (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP ; les députés socialistes, massés au pied de la tribune, continuent de crier).

M. le Président – Arrêtez ! Si vous voulez sortir, sortez, mais sortez dans le calme ! Monsieur Ayrault, montrez l’exemple. La parole est à M. Perruchot. Monsieur Cambadélis, Monsieur Dray, on se comporte correctement dans l’hémicycle ! (Intense brouhaha persistant) Monsieur Perruchot, allez-y, posez votre question (« Ce n’est pas possible ! » sur les bancs du groupe UDF).

M. Nicolas Perruchot - J’attends le retour au calme. Les questions au Gouvernement supposent un minimum de calme et de respect. Je constate que nous ne l’avons pas et vais attendre que vous remettiez un peu d’ordre dans l’hémicycle.


Mais ça ne se calme pas. Un peu plus tard Jean-Louis Debré, s'époumonnant du haut de son "perchoir", est obligé de suspendre la séance.

Etonnant, non? J'adore cette indication de scène : "Les députés socialistes, empêchés de se diriger vers le Premier ministre par les huissiers, se massent au pied de la tribune"! On était vraiment à deux doigts de la castagne. On aurait eu de belles images qui aurait pu rejoindre celles des empoignades de la Knesset ou de la Douma au worst-of des sessions parlementaires.

J'ai dit que je ne vous ennuierai pas avec une n-ième exégèse, mais tout de même, il me semble qu'il y a un point qu'on n'a pas relevé. Pourquoi ce mot, lâcheté? Le lien avec ce que dit Hollande n'est pas logique. On peut voir dans le compte-rendu ce que lui dit le premier secrétaire du PS:

M. François Hollande - Pas de confiance dans le pays, pas de confiance de la majorité, pas ni dans la presse : dans toute démocratie digne de ce nom, le chef de l’État ou le Parlement auraient mis fin à cette situation. Mais notre pays vit actuellement sous le régime de l’irresponsabilité ! (Vives exclamations sur les bancs du groupe UMP) [...] [si vous mainteniez la confiance au patron d'EADS], cela signifierait que l’irresponsabilité générale l’a emporté, puisqu’on aurait la preuve qu’un président d’entreprise peut se comporter ainsi sans être rappelé à l’ordre par l’État (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste ; brouhaha persistant sur les bancs du groupe UMP).

Les attaques de Hollande ne sont pas pires, loin de là, que celles qu'il a déjà prononcées lors du CPE, et de la motion de censure. Et puis, surtout, il parle d'irresponsabilité: qu'est-ce qui provoque une réponse sur la lâcheté? Non sequitur, me semble-t-il. Il aurait pu répondre des tas d'autres choses, du type "quand vous étiez au gouvernement, vous les socialistes, vous avez fait bien pire!" (qu'il aurait pu abréger par exemple en "Faux-cul!"). Je ne vois pas du tout en quoi l'attaque appelle directement une accusation de manque de courage, de bravoure (c'est ça la lacheté, non?).

Je me demande si l'on n'a pas encore là (comme dans l'épisode du lapsus), un processus freudien d'un Premier ministre sous pression maximale. La lâcheté qu'il dénonce, n'est-elle pas plutôt du côté droit de l'hémicycle? N'aurait-il pas de très bonnes raisons d'accuser sa majorité (à quelques exceptions près) d'avoir fait preuve de manque de courage sur le CPE (belle reculade, quand même!) et sur le reste (le tabac, Suez, etc.), d'avoir traîné ostensiblement à la buvette de l'Assemblée pendant qu'il se faisait assassiner par les socialistes et l'UDF réunis lors du vote de la motion de censure, bref de l'avoir lâché? Et d'avoir surtout la lacheté de ne pas l'avoir votée cette censure!

Bon, si ces histoires minables vous font ch..., dites-vous que c'est normal. Lâcheté vient du latin laxare (relâcher). C'est la même racine que laxatif.

18 Commentaires:

Anonymous Henri Gérenton a écrit...

C'est fou comme cela ressemble à du théatre, et plutôt du Molière d'ailleurs. Pour aller dans votre sens à propos de l'origine du mot lâcheté et rester dans le style, votre remarque me rappelle la réplique d'Argan à Toinette dans le malade imaginaire :
Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre...

23 juin, 2006 10:55  
Blogger Moulinvert a écrit...

En le voyant à la télévision, j'avais pensé au mot "forcené".

Je déplore surtout que ce numéro ait eu lieu le mardi après-midi, alors que le Canard Enchaîné était déjà sous presse. Tout cela aurait eu lieu le lundi, nous aurions au moins eu UNE analyse sérieuse des faits.

Merci pour ces didascalies tout à fait croustillantes !

23 juin, 2006 11:05  
Blogger DiogenePasCynique a écrit...

Bonjour,

Toujour aussi interressant ! Peut être que l'Assemblé est effectivement un théâtre, qui sert à purger les passions comme le disait Aristote. Quant aux notions de courage et de lacheté, il semble que lorsqu'on grate le vernis social, il n'en rest pas grand-chose.

Diogene (Restructuration)

23 juin, 2006 11:44  
Anonymous Amazone a écrit...

Vil Pain, le hargneux...ferait bien de prendre congé pour se racheter une virginité. Je pèse mes mots !

23 juin, 2006 12:55  
Anonymous Jerome a écrit...

Ce peut être aussi la "lâcheté" de ceux qui tirent sur les ambulances qui est visée : DDV un genou à terre sur le CPE, giflé et souffleté par toute la presse, l'opposition et ses propres "amis" dans l'affaire Clearstream, et qui doit en plus faire face à des accusations complètement grotesques selon lesquelles il serait directement responsable de ce qu'un patron qu'il n'a pas nommé vende, avec un possible délit d'initié, ses actions...

C'est cet hallali permanent qui peut être perçu comme une forme de lâcheté.

(+ l'analyse freudienne du genre "lâchez-moi un peu", qui est une autre hypothèse, non contradictoire)

23 juin, 2006 13:08  
Anonymous Thomas a écrit...

Quand Hollande a pris la parole, pendant quelques secondes il y a eu une incertitude : parle-t'il de EADS & Clearstream ou de EADS & de sa direction ?

Villepin sur la défensive (et peut-être par parano) à craqué pensant qu'on l'attaquait encore sur Clearstream.

Mais il est clair que le lien avec la lâcheté est... obscur.

23 juin, 2006 13:53  
Anonymous Merome a écrit...

"vont font ch..." => "vous font ch..."

23 juin, 2006 15:45  
Blogger Dado a écrit...

Personnellement, ça me semble clair. Hollande a participé à la définition du pacte d'actionnaires d'EADS. Or il y a quelque chose de particulièrement bizarre chez EADS, puisque les deux grosses affaires récentes viennent de là. C'est un problème très grave puisque EADS est depuis 2000 le principal acteur de la défense française et européenne. Hollande nie sa responsabilité dans cette affaire importante et la rejette sur le gouvernement actuel. C'est un comportement de lâche : "c'est pas ma faute, c'est la tienne".

Du point de vue purement rhétorique du débat parlementaire, il semble qu'Hollande usait en vérité de la thèse d'EADS rien que pour appuyer un possible argument "massue" de la campagne présidentielle, à savoir l'irresponsabilité du gouvernement. Villepin est piqué, il n'y a que la vérité qui blesse, et il pète les plombs. Il est amusant de voir qu'il reproche à Hollande de "dire n'importe quoi" dans une démocratie, qu'il l'accuse de mauvaise foi, arme que le gouvermenent n'a pas hésité à utiliser durant des années et devant laquelle il se retrouve impuissant lorsque ses adversaires l'utilisent aujourd'hui (voir la propagande de Ségolène Royal).

Totalement débordé, Villepin, qui n'est pas un homme de débat, fait l'erreur d'attaquer Hollande ad hominem. Il sort à la volée une pensée qu'il devait avoir depuis longtemps à son propos et qu'il a sans doute émise plusieurs fois lors de discussions avec des proches. D'où le fait qu'elle lui semble la pire riposte qu'il puisse imaginer sur le moment, et que cela tombe comme un cheveu sur la soupe.

23 juin, 2006 16:07  
Anonymous MKe a écrit...

J'en parlais avec mon père, qui me disait que le mot de "lâcheté" était interdit à l'hémicycle, à peu près autant que "lapin" sur un bateau, parce que la dernière fois que ce mot a été employé en ce lieu, c'était pour désigner les députés ayant voté les pleins pouvoirs à Pétain.

L'explication est intéressante, mais je n'ai trouvé aucune confirmation - non que je ne fasse pas confiance à mon cher petit pôpa, mais bon... une deuxième source, même officieuse, ne ferait pas de mal..

Des infos, quelqu'un ?

23 juin, 2006 16:19  
Anonymous Nicolas a écrit...

je vois bien un petit access-prime-time où Jean viendrait nous décrypter l'actu. L'angle est là-encore très intéressant. Cela-dit, je trouve la lacheté et l'irresponsabilité relativement antinomiques. Au-delà d'ailleurs, je me demande si ce n'est pas de sa propre irresponsabilité à s'accrocher ainsi au rocher (comme un molusque, oui) et de sa lacheté dans la gestion de la crise de régime sans précédant qui se déroule actuellement dont DDV se fait l'écho. les balles amis sont toujours plus précises. Un psy pourrait y déceler un soupçon inconscient d'autocritique...

Les fins de rêgne n'appellent pas au courage. La voilà la véritable lâcheté : rester quand tout vote de confiance l'esssuirait d'un revers de manchette.

ce n'est pas être bien responsable que de ne pas entendre le grondement et l'exaspération.

23 juin, 2006 16:27  
Anonymous Agnès a écrit...

Dans la série, on fait pas que parler au parlement:
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=10185

23 juin, 2006 18:25  
Anonymous Yogi a écrit...

"Lâcheté" n'est pas évident à interpréter, mais la phrase précédente me semble tout aussi obscure ; toujours à propos de Forgeard : "Il est des moments dans une démocratie où on ne peut pas mélanger les carottes et les choux-fleurs, l’exigence de vérité et l’exigence de bonne gestion." : Quid ? On ne peut pas demander simultanément vérité et bonne gestion ?? On croirait des phrases sorties par un logiciel de génération automatique de propos polémiques, non ?

24 juin, 2006 01:44  
Blogger The Jedi a écrit...

En effet, mélanger les carottes et les choux-fleurs c'est tout à fait possible; d'ailleurs c'est bon pour la santé. Ptête qu'il a une carence à ce niveau le Villepin.

24 juin, 2006 15:20  
Anonymous E-manuel a écrit...

Autre hypothèse de lapsus par homonymie : il voulait parler de l'acheté en pensant que Hollande était un vendu ?

25 juin, 2006 13:56  
Anonymous Dominique a écrit...

Il y a un problème : la droite siège aussi aujourd'hui à gauche et la gauche est souvent assise à droite si elle est nombreuse. La géographie politique change selon les législatures, mais l'opposition est toujours éloignée des bancs ministériels, en hauteur, pas de côté.

25 juin, 2006 20:19  
Anonymous RemyA a écrit...

J'ai entendu à la radio que le terme lacheté faisait référence à la période de négociation du pacte d'actionaires, pendant laquelle le gouvernement de l'époque (socialiste) n'avait pas eu le courage de résister aux pressions, à priori allemandes, et s'était laissé imposer la direction à 2 têtes d'EADS, accusée de tous les maux aujourd'hui.

27 juin, 2006 12:32  
Anonymous Benoît Dubonnet a écrit...

Lâcheté, parce qu'on ne frappe pas un homme à terre ! Villepin s'en prenait donc moins à ce que Hollande disait qu'à ce qu'il faisait en disant ce qu'il disait dans les circonstances que l'on sait. C'est ainsi que je l'ai compris. Bien sûr, dans cette hypothèse, il admettait sa piètre situation, il fallait donc bien qu'il se lâchât !

30 juin, 2006 17:32  
Anonymous Vonric a écrit...

La vidéo:
http://www.dailymotion.com/video/x5xsl_villepin-lachete

18 mai, 2007 14:33  

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