Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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mercredi, novembre 16, 2005

Ecriture: La Nomina Sacra sous la prison

L'histoire est tout un symbole: un détenu participe à des travaux dans la prison de Meggido en Israël (qui "accueille" quelque 1200 prisonniers palestiens), quand ses coups de pioche mettent à jour deux superbes mosaïques, dont l'une représente l'Ichtus, un des premiers signes de reconnaissance de la Chrétienté [voir précédent billet]:



Nous avions le regard tourné ailleurs, mais l'affaire a fait grand bruit à travers le monde (Washington Post, Yahoo News, National Geographic). Selon certains, ces mosaïques pourraient avoir appartenu à la première église de la Terre Sainte et peut-être de la chrétienté. En effet, elles semblent dater de la fin du IIIè siècle, bien avant la légalisation du Christianisme par l'empereur Constantin (313), à une époque où l'on pensait jusqu'ici que les Chrétiens, persécutés, n'étaient pas en mesure de bâtir des lieux de culte. Les autorités israéliennes et le Vatican ont immédiatement fait un tapage médiatique (la découverte pourrait renforcer le tourisme pour les uns, la foi pour les autres -- les deux semblent en avoir bien besoin...) mais il convient de rester les pieds sur terre: la découverte est si énorme qu'elle demande du recul et une analyse à tête reposée par les spécialistes compétents.

En tous cas, j'ai eu le souffle coupé par une autre image en parcourant les albums photos de Yahoo et National Geographic:



Soit, en caractères modernes:
ΠΡΟΣΗΝΙΚΕΝ
ΑΚΕΠΤΟΥΣ·
ΗΦΙΛΟΘΕΟΣ
ΤΗΝΤΡΑΠΕ
ΖΑΝΘΩ·ΙΥ·ΧΩ
ΜΝΗΜΟΣΥΝΟΝ
Quelque chose comme "Ce mémorial est dédié par la pieuse Akeptus au Dieu Jésus-Christ" (voir discussion et commentaires de Brandon Wason).

Les trois couples de lettres que j'ai encadrés en rose sont des exemples de ce qu'on appelle nomina sacra, et dont j'ai déjà parlé il y a quelques mois. La nomina sacra est un système d'écriture abrégée développé par les premiers chrétiens, mais contrairement à d'autres systèmes d'abréviation, comme les notes tironiennes, dévelopées par Tiron, le secrétaire de Cicéron, elles ne concernent que les mots sacrés (Dieu, Seigneur, Jésus, etc.). Ici, nous reconnaissons :
Θ[Ε]Ω : Dieu
Ι[ΗΣΟ]Υ : Jésus
Χ[ΡΙΣΤ]Ω : Christ
La nomina sacra a été développée très tôt (probablement à la fin du Iè siècle, puiqu'on la trouve dans le papyrus d'Ergerton II [1, 2]-- si vous avez aimé le Da Vinci Code vous aimerez Egerton ;-).



Les exemples de nomina sacra en épigraphie (en particulier sur des inscriptions monumentales) sont beaucoup moins courants, et on ne semble pas en avoir avant le quatrième siècle (ce devait être risqué d'afficher son appartenance religieuse sur les murs... [voir discussion chez Phil Harland]).

Alors, vous imaginez que je suis l'affaire avec grand intérêt, et pour tout dire avec une grande excitation...

Ah oui, au fait, Meggido, ça ne vous rappelle rien? Armaguédon, c'est le lieu de l'Apocalypse (en plus du titre d'un mauvais film) : Har Meggido signifie la "montagne de Meggido" en Hébreu, et la translittération en Grec aurait donné Harmagedôn (mais bien sûr, comme toujours il y a des controverses...). Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez toujours lire le thriller kabalistique d'une écrivaine branchée, mais si vous voulez vraiment avoir la Révélation, lisez plutôt l'original. C'est assez déjanté (l'histoire ne dit pas ce qu'il avait fumé, l'apôtre!).

Ils les rassemblèrent au lieu dit, en hébreu, Harmagedôn.
Et le septième ange répandit sa coupe dans l'air ;
alors, partant du temple, une voix clama : " C'en est fait ! "
Et ce furent des éclairs et des voix et des tonnerres,
avec un violent tremblement de terre ;
non, depuis qu'il y a des hommes sur la terre,
jamais on n'avait vu pareil tremblement de terre, aussi violent !
La Grande Cité se scinda en trois parties,
et les cités des nations croulèrent ;
et Babylone la grande, Dieu s'en souvint pour lui donner la coupe
où bouillonne le vin de sa colère.

12 Commentaires:

Anonymous Sébastien a écrit...

Comme quoi on a encore beaucoup de choses à découvrir. Le sujet s'avère ici d'autant plus pationnant mais il faut espérer que cela ne va pas tourner au sensationnalisme (du genre faites un pélérinage sur le premier lieu de culte du monde, organisé par "les amis de la foi" ^^ ou que cela repris dans des bouquins du genre le da vinci code, genre littéraite qui cartonne pour le moment). Sinon question plus pratique, ces nomina sacra reposent-elles sur une phonétique( i.e. qu'en prononçant ces caractères ont retrouve une sonorité proche du mot signifié) ou sur une symbolique(comme les poissons que les premiers Chrétiens trçaient dans la terre pour se reconnaître)?

16 novembre, 2005 13:48  
Blogger Nicolas Brouard a écrit...

Cela me surprend toujours de voir à quel point une découverte bouleverse et surtout réécrit l’Histoire. C’est vraiment intéressant et cela montre encore une fois qu’il faut toujours gardé l’esprit ouvert sur ce qu’on présente comme étant la vérité, alors que ce n’est qu’une image élaborée à partir de ce qui est connu.
Excellent billet, Jean ! Je voudrais seulement te signaler une petite faute de frappe à la dernière phrase : l'histoire ne dit pas ce qu'est-ce qu'il avait fumé, l'apôtre!

16 novembre, 2005 14:12  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Sébastien> En fait, ça n'est ni l'un ni l'autre. La nomina sacra prenait le plus souvent la première et la dernière lettre, par exemple KS pour KristoS. Un peu comme nous faisons quand nous écrivons en agrégé tt = tout ou qd = quand.

L'origine de ce procédé est assez mystérieuse. On peut voir une parenté avec le tétragramme sacré des Juifs, YHWH, mais c'est quand même assez différent, puisque là ce sont toutes les consonnes du mot qu'on conserve. De plus, la gamme des mots sacrés et beaucoup plus étendue, et il n'y avait pas dans la chétienté d'interdiction de prononcer ces mots...

16 novembre, 2005 14:17  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Nicolas> Merci! (pour les compliements comme pour la coquille!)

16 novembre, 2005 14:19  
Blogger all a écrit...

ΜΝΗΜΟΣΥΝΟΝ, mnèmosunonn
encore aujourd'hui

16 novembre, 2005 16:34  
Anonymous dany a écrit...

petite remarque qui donne un coté actuel à la "nomina sacra".

pour le tétragramme des juifs, il faut souligner le fait que c'est toute la langue hébraïque qui est écrite avec des consonnes. les voyelles sont des simples ajouts aux mot ( au dessus et en dessous) et ne sont pas révélatrices de sens : les sens des mots sont liés à leur racines de trois lettres, et les mots liés par leur racine commune ont un sens proche.

en résumé, en hébreux : une lettre est une consonne.

d'autre part il est fréquent encore aujourd'hui que dans les prières en hébreu (et même dans leur traduction) on abrège le nom de D... de cette manière, pour traduire le coté inexprimable du nom.

enfin, la tradition juive rapporte l'existence de 2 niveaux de grec, l'un parlé par tout le monde, et l'autre par des personnalités supérieures (diplomates).
cette "langue" de niveau supérieur ( ou plutot "langue-pensée") est une forme de grec supérieur dans lequel a été traduite la thora en grec pour la première fois par des rabbins : il s'agit de la septante. on dit que cette langue est la seule à part l'hébreu qui permette de traduire la thora sans en dénaturer le sens.

je vois là aussi un parallèle intéressant avec la nomina sacra.

16 novembre, 2005 17:25  
Anonymous Vincent Ramos a écrit...

J'ajouterai à ce très intéressant billet que « nomina sacra » est un pluriel neutre en latin et non un féminin et que si « la nomina sacra » peut choquer un latiniste, c'est une confusion très fréquente dans l'histoire de notre langue, dans laquelle de nombreux neutres pluriels (latins ou grecs puis latins) ont été réinterprétés comme des féminins : « Biblia » (les livrets) --> « la Bible », « folia » (les feuilles) --> « feuille », etc. J'ai donné d'autres exemples dans http://fr.wikipedia.org/wiki/Langue_romane concernant ce procédé.

D'autre part, « Ichtius » a un i en trop.

17 novembre, 2005 07:19  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Merci Vincent! bel article sur Wirkipedia. Je mets un lien cliquable : langue romane.

17 novembre, 2005 07:56  
Anonymous Marsyas a écrit...

Hum ! Pas mal d'inexactitudes dans ce billet. C'est certes une grosse découverte mais certainement pas la première église de la chrétienté et probablement même pas la première connue de Palestine : la Maison de Pierre à Capharnaüm est probablement un édifice de culte/pèlerinage chrétien dès la fin du Ier s. L'édifice chrétien (domus ecclesiae) de Doura Europos en Syrie est antérieur à la destruction de la ville en 256-257. Par ailleurs, les chrétiens n'ont pas attendu 313 pour construire des églises ! Dès la seconde moitié du IIIe s. il y a quantité de domus ecclesiae dans tout l'Empire et à Rome en particulier (les tituli) : en effet, pendant la "Petite Paix de l'Eglise", entre 261 et 295, les chrétiens ont eu tout loisir d'aménager des édifices de culte. Bien sûr on n'en a pas ou presque de traces archéologiques (elles ont disparu sous les églises postérieures) mais ils sont connus par les sources littéraires, y compris non chrétiennes... Donc attention à ne pas entrer dans le jeu médiatique de l'interprétation hyperbolique d'une telle découverte.

17 novembre, 2005 17:04  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Marsyas> Pas mal d'inexactitudes... Vous n'en pointez qu'une, que d'ailleurs je ne reprends pas à mon compte, celle de "première église de la Terre Sainte et peut-être de la Chrétienté". Je dis bien que l'affaire "demande du recul et une analyse à tête reposée par les spécialistes compétents". Si vous lisez les débats actuels, vous verrez que tous ne sont pas aussi péremptoires que vous. Je suppose que tout est dans la définition qu'on veut bien donner au mot église. Bien entendu, il y a eu des lieux de culte depuis l'origine même du Christiannisme, mais beaucoup d'auteurs s'accordent à mentionner Dura-Europos (en Syrie) comme première église proprement dite (connue, bien sûr). Comme vous dites, elle est datée de la première moitié du IIIè siècle. Donc, tout dépendra de la date qu'on finira par fixer à l'édifice de Meggido, mais en tous cas, la localisation de cette découverte est exceptionnelle.

Je suis d'accord avec vous sur le battage médiatique. Mais il a lieu surtout à l'étranger. L'absence inverse d'information en France est surprenante.

17 novembre, 2005 22:41  
Anonymous Anonyme a écrit...

Si je puis me permettre, en passant, je voudrais rappeler que mettre à jour n'est pas mettre au jour. Rien de bien grave, je vous l'accorde.

18 novembre, 2005 14:57  
Blogger Chantal Raza a écrit...

Ixtus est un anagramme grec le voici....

Poissons en Grec = Ixtus
Le u en grec se prononce i


Soit IXTIS

I = Iesou = Jésus
X= Xristos = Christ
T = Theo = Dieu
I = Ios = Fils
S = Sotir = Sauveur

Ixtus

A bientot! ;)

03 février, 2008 07:01  

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