Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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lundi, août 15, 2005

Lexique: Somptueuse Assomption

En ce lundi du 15 août, Fuligineuse nous fait remarquer qu'il y a deux mots pour monter au ciel: l'Ascension, et l'Assomption. Le mot ascension nous est familier, mais assomption est un peu curieux. Les Grecs orthodoxes parlent de la Dormition de la Mère de Dieu (Κοίμηση της Θεοτόκου, koinesis tis theotokou), nous rappelant que la Vierge Marie est censée être morte sans souffrir, rejoignant le sommeil éternel dans la paix intérieure. Alors, l'Assomption serait-elle une façon de piquer un petit somme pour l'éternité?



Eh bien non, pas du tout! Tout d'abord, il y a trois mots somme en français. Le somme provient comme son cousin sommeil, du dieu Somnus, l'équivalent romain du grec Hypnos, frère jumeau de Thanatos, le dieu de la mort (tiens, quand on parle du sommeil éternel...). Quant à la somme, elle se dédouble. Provenant de summus, le point le plus élevé, elle désigne le résultat d'une addition, et s'apparente à sommet, sommité, summum. Provenant de sagma, la charge, le bât, elle désigne, sous l'expression bête de somme, l'animal qui porte les fardeaux.

Assomption provient de ad+sumere, prendre avec soi, s'adjoindre quelqu'un, quelque chose. On retrouve cette étymologie dans assumer. En logique, c'est le fait d'ajouter une hypothèse dans un raisonnement -- en anglais, assumption a encore ce sens, et to assume veut dire supposer. La théologie est subtile: le Christ a fait l'Ascension tout seul, mais Marie a été aidée. Dieu le Père s'est adjoint sa présence.

Alors voilà, dites-vous, on retrouve l'idée de la somme-addition... Raté. Les mots sont farceurs, et sumere n'a rien à voir avec l'addition. Il provient de sub (sous) + emere, prendre (en particulier contre de l'argent, acheter). On en a tiré sompteux, qui avait au départ le sens de coûteux (et l'a toujours d'une certaine manière). Somptueuse Assomption... Les deux mots sont ainsi cousins.

Je ne voudrais pas être assommant, mais la confusion est encore plus grande. Les dictionnaires donnent généralement le verbe assommer comme provenant du somme-dodo. La piste est bonne: assommer quelqu'un c'est le faire dormir. Sauf que le mot avait au départ le sens d'abattement moral, et n'a pris qu'ensuite le sens de tuer, puis celui d'endormir brusquement. Certains pensent qu'il provient en fait de sagma, la bête de somme. Assommer ce serait alors accabler sous un fardeau. J'aime bien cette piste: le mot aurait dérivé de sens par contagion étymologique avec le somme-dodo. Je le disais il y a quelque temps, en matière de lexique les arbres généalogiques tiennent du banian...

En tous cas, attention, l'étymologie est un produit à consommer avec modération...

6 Commentaires:

Anonymous Anonyme a écrit...

Il me semble bien que la Dormition de la Vierge signifie justement qu'elle n'est jamais morte ; son sommeil n'était pas éternel, juste une manière de sas moelleux pour pouvoir passer de l'ici-bas des mortels à l'éternité céleste qui l'attendait.
En fait, si je ne me trompe pas elle a fait mieux que son divin fiston, puisqu'elle n'a donc même pas eu à mourir pour rejoindre le Père éternel…
Sous réserve d'infirmation par un théologien je crois bien qu'elle est le seul être humain à n'être jamais mort de toute l'histoire du monde !

15 août, 2005 16:58  
Blogger all a écrit...

Le dogme remonte à 1950 (Pie XII) selon Wikipedia.
C'est notre seule divinité féminine alors autant adorer la Vierge le 15 Août -quand on est catholique. Bien qu'à la Bonne Mère il n'y ait pas que des catholiques qui viennent la supplier.

15 août, 2005 18:21  
Anonymous Lully a écrit...

Il me semble nécessaire de préciser quelques points théologiques.
Selon la Bible, la Vierge n'est pas la seule à n'être jamais morte : Elie a été enlevé au ciel sur un char de feu, sous les yeux de son disciple Elisée. Son retour est encore attendu (et cette non-mort explique que l'on ait pu prendre Jean-Baptiste, selon les Evangiles, comme étant Elie revenu sur terre).
Le dogme remonte effectivement au XIXe siècle. Mais les débats portant sur l'Immaculée Conception (le fait que la Vierge n'a pas hérité du péché originel , qu'elle ait été conçue sans pêché, "immaculée", lui permet d'échapper à la mort, qui est la conséquence de ce péché) naissent au XIIe siècle (la preuve : saint Bernard était contre).
Si en 2225 le pape décide que l'authenticité du linceul de Turin est un dogme, il faut espérer que les historiens du 24e siècle n'en concluront pas que le culte de ce linceul date du 23e siècle...

16 août, 2005 10:57  
Anonymous Anonyme a écrit...

C'est vrai, j'avais oublié Elie… et maintenant que j'y réfléchis le Club des Éternels peut être augmenté encore, car Hénoch n'est pas mort non plus !
Dans le "Livre des générations d'Adam" (Genèse, V) tous les patriarches meurent sauf lui dont la vie s'achève par cette phrase mystérieuse "Puis Hénoch marcha en compagnie de l'Élohim et il ne fut plus, car Élohim l'avait pris" (V,24/éd. Dhorme)
Par ailleurs en Islam chiite il y a aussi l'Imam caché ou Imam des Temps qui reviendra à la fin des temps mais n'est pas mort non plus.
Tout cela nous éloigne un peu de l'étymologie de l'assomption mais pas tant que ça en fait…
Une question d'ailleurs. D'où vient l'idée courante que "religion" était étymologiquement "ce qui relie" ?
Parce que le TLFI donne :
"Empr. au lat. religio « attention scrupuleuse; conscience »; spéc. « scrupule religieux, sentiment religieux, crainte pieuse; vénération, pratique religieuse, culte; croyance religieuse, religion » et « caractère sacré; engagement sacré; chose sainte, objet sacré »"
Moi qui ne suis (plus) latiniste je m'interroge…

16 août, 2005 12:44  
Blogger Jean Véronis a écrit...

D'où vient l'idée courante que "religion" était étymologiquement "ce qui relie" ? > Le dictionaire historique d'Alain Rey discute de cette histoire. Une hypothèse qui remonte à Lactance et Tertullien fait dériver religion de re+ligare (relier).

Mais cette hypothèse paraît assez peu étayée. En fait Cicéron, qui était plus près des faits, dit que le mot religio serait proviendrait de re+legere (recueillir).

C'est beau en tous cas que les auteurs chrétiens aient essayé de voir dans la religion ce qui unit, car malheureusement, c'est plutôt souvent ce qui divise (cf. la Palestine, l'Irlange, l'ex-Yougoslavie...).

16 août, 2005 13:10  
Anonymous Orlando a écrit...

Somptueux dans le sens de coûteux a comme cousin somptuaire, je crois?

23 août, 2005 11:57  

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