Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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lundi, janvier 24, 2005

Lexique: Les contremaître(sse)s de grutier(ère)s et les sapeur(se)s pompier(ère)s

Depuis quelque temps, on observe une tendance à féminiser les noms de métiers ou de fonctions (une chercheure, etc.). C'est très bien, et loin de moi l'idée d'y trouver quelque chose à redire. Nos cousins Québécois sont d'ailleurs en avance sur nous pour ces choses.

Le problème vient du masculin (on s'en doutait diront certaines). Jusqu'ici il a deux rôles dans notre langue, comme chacun sait. Il marque le masculin, évidemment, mais aussi l'indétermination du sexe au singulier (chaque Français) ou au pluriel (les Français). Pendant des siècles on s'est contenté de ça, mais il a fallu trouver autre chose dans le cadre du sexiquement correct. On a donc eu les inévitables (et un peu démagogiques), Françaises et Français, travailleuses et travailleurs, etc. Il n'y a guère d'autre alternative à l'oral, mais à l'écrit, c'est tout de même un peu long, et on s'est mis à jouer avec des astuces graphiques. J'en trouve dans Google News d'aujourd'hui plusieurs centaines d'exemples, au singulier comme au pluriel :
Chargé(e) d’Etudes Marketing
Assumer son homosexualité lorsqu'on est adolescent(e)
Suivi du contrôle des prisons par les élu(e)s
Les Français sont plus frileux que les Anglais(e)s
etc.
Comme je le disais, les Québécois sont en avance sur nous, et leurs textes administratifs sont de vrais délices. Extrait :
Article 13: Les affaires de la Société sont administrées par un Comité exécutif composé d'un nombre fixe de membres, soit huit (8), prenant la charge des fonctions suivantes: président(e) élu(e), président(e), président(e) sortant(e), secrétaire/trésorier(ère), conseiller(ère), président(e) du congrès annuel, responsable du comité scientifique, et représentant(e) étudiant(e). Le(la) président(e) élu(e) est élu(e) par l'assemblée générale la première année et devient automatiquement président(e) et président(e) sortant(e), la seconde et troisième année, respectivement. Le(la) secrétaire/trésorier(ère), le(la) conseiller(ère), le(la) responsable du comité scientifique et le(la) représentant(e) étudiant(e) sont également élu(e)s par l'assemblée générale. Le (la) président(e) du comité organisateur du congrès annuel de la société est nommé(e) à cette fin par le comité exécutif et devient membre d’office de ce comité.
La chose se complique lorsque le féminin se forme autrement que par la simple adjonction du (e)... Parfois ça reste assez simple, comme pour les contremaître(sse)s, ou les chiropraticien(ne)s. Mais c'est plus délicat pour les grutiers et les grutières. J'ai buté moi-même sur la bonne orthographe dans mon billet sur Penelope, où je voulais faire référence à la pénurie d'infirmiers et d'infirmières. Pénurie d'infirmier(e)s me paraît incorrect, car en bonne logique il devrait suffire d'enlever les parenthèses pour trouver la forme féminine. Or, dans ce cas l'accent manque. Pénurie d'infirmier(ère)s ? Pas très logique non plus, puisqu'ici les parenthèses prendraient un autre rôle, de signal d'alternance et non plus de facultativité... Nous sommes donc coincés. C'est encore plus ennuyeux avec les sapeurs et sapeuses pompiers et pompières (respectivement). Ici, il ne s'agit pas d'un pauvre accent grave, que, de toutes façons, presque personne ne remarque. Dans sapeuses, il s'agit carrément du remplacement d'une lettre par une autre. Encore pire, les conducteurs et conductrices (routiers et routières), où plusieurs lettres doivent être remplacées.

La seule solution serait l'adoption d'expressions régulières permettant de noter la disjonction (|) et la facultativité (?) :
infirmi(er|ère)s
sapeu(r|se)s pompi(er|ère)s
conduct(eur|rice)s routi(er|ère)s
contremaître(sse)?s de gruti
(er|ère)s
etc.
Pauvres lect(eur|rice)s ! Quant à nos pauvres systèmes de traitement automatique, je n'y pense même pas. Il(elle) y a gros(se) à parier que tou(te)s les contremaître(sse)s de grutier(ère)s et les sapeur(se)s pompier(ère)s n'ont pas été indexé(e)s...

Post-scriptum


25 Jan - Une petite suite sur les nouveaux recrus...

4 Commentaires:

Anonymous Anonyme a écrit...

J'ai bien souri en lisant votre texte. En particulier au passage soulignant l'aspect démagogue lié au "Français, Françaises", car notre premier ministre fédéral Paul Martin le pratique allègrement avec les Canadiens et les Canadiennes, ce qui est d'ailleurs repris cocassement par l'un de nos guignols à la télévision.

Il y a une autre pratique, moins courante, de la féminisation des termes que l'on peut également observer au Québec, dans le domaine de l'écrit seulement, et vous comprendrez pourquoi. Un usage qui semble se restreindre à un certain milieu académique, et aussi à un milieu féministe militant, si je ne me trompe pas (en tout cas, je n'ai rien vu de tel ailleurs). Cela se décline ainsi, par ex : présidentE éluE, présidentE, présidentE sortantE, etc. Ça a le mérite d'être moins lourd, entre parenthèses ! Ça a presque un petit côté OuLiPisTe ! Évidemment, dans le cas d'un conseiller, ça se complique.

Pour ma part, je déplore un peu que certaines féminisations soient teintées péjorativement (poétesse, maîtresse ^_^) ou considérées comme des formes vieillies (doctoresse), car je leur trouve une joliesse dans la forme et une douceur dans le son.

Une question coquine pour terminer : Peut-on penser - ou doit-on craindre - que la langue contienne dans son moule la prédominance du masculin sur le féminin et que ledit moule soit coulé dans le béton ad vitam eternam ?

Cathy (du blog assoulinien)

30 janvier, 2005 15:31  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Merci beaucoup pour cette graphie en dos de cheameau (presidentE) que je ne connaissais pas. Dommage que Google ne permette pas d'en chercher des exemples !

En ce qui concerne l'immobilité de la langue, j'ai bien peur qu'il soit difficile d'en décrêter les modifications par arrêté ministériel (et ça fait même un peu peur, ça rappelle la Novlangue d'Orwell...). Les langues sont des organismes vivants extrêmement complexes, et quand on touche à des choses aussi ancrées que le genre des mots, je doute qu'on arrive à de grands résultats. Songeons aux autres modifications : essayons de supprimer le futur, le passé, le pluriel... ajoutons un "dual" à côté du singulier et du pluriel, comme en arabe. Bien difficile. Il faut du temps. Mais peut-être que ces graphies, si elles n'arrivent pas à changer la face de la langue, auront un effet militant salutaire.

Car après tout, ne faut-il pas surtout changer nos attitudes ? Les mots suivront...

30 janvier, 2005 15:58  
Anonymous Anonyme a écrit...

« Car après tout, ne faut-il pas surtout changer nos attitudes ? Les mots suivront... »

C'est tout-à-fait ça, le vecteur de l'attitude vise en plein coeur, de là où peut émaner la vie "courante"...

Intéressant aussi d'adjoindre les idées contrastantes d'immobilité, d'ancrage et du "vivant complexe", avant que de soulever la question du temps. Le temps n'est-il pas le hors-la-loi incontrôlable qui parvient toujours à rétablir la justesse des choses, aussi nié ou ignoré puisse-t-il être ? Ses effets salutaires viennent toutefois à son heure, qui n'est pas toujours celle que l'on voudrait, ni la même pour tous à la fois. Il me semble tout de même que si l'on tente de distinguer tous ses temps, il permet alors la belle échappée de la liberté.

Cathy

30 janvier, 2005 22:57  
Anonymous L'AdmiRateur a écrit...

Il y a peut-être une autre solution : créer le genre neutre, comme dans les autres langues. Par exemple, au lieu de dire président(e) chargé(e) d'étude, on pourrait utiliser un voyelle qui indique le neutre (genre : présidentu chargéü d'étude. Et au lieu d'instituteur et institutrice : institutruce, etc ...
Ca a le mérite d'économiser quelques parenthèses.

Après, c'est finalement une question de mode (fashion).

Sinon, reste les accents : ajouter une brève ou un rond en chef au début des mots qui sont employés au neutre. Mais ici, les mots au masculins resteraient les mots de base, ce qui est sûrement moins intéressant.

Peut-être que si quelques personnes écrivent quelques blogs dans ce "nouveau français", ça se répandra ...

13 août, 2006 05:20  

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