Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)


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samedi, janvier 08, 2005

Apprentissage: règles ou statistiques ?

Un article très intéressant dans Pour la Science de janvier : "Apprendre sa langue maternelle, une question de statistique ?" par Pierre Perruchet et Ronald Peereman (lire le résumé). Les auteurs présentent un courant de recherches qui émerge depuis quelques années, à contre-courant des dogmes établis en psycholinguistique, et qui tend à montrer que l'apprentissage de la langue par le jeune enfant se fait (au moins en partie) grâce aux propriétés statistiques du langage. On a observé par exemple que si l'on donne à transcrire un mot qui n'existe pas, tel que /bylevo/, les enfants ont tendance à transcrire -veau en finale, alors qu'on n'observe pas cette tendance avec /bylefo/. Or, il se trouve que la finale -veau est fréquente en français (veau, nouveau, cerveau, etc.), alors que la finale -feau est rare (je ne connais guère que girafeau...). Il n'y a pas de règle qui pourrait expliquer cette tendance. Les statistiques permettent aussi de comprendre commentlesenfantsapprennentàsegmenterlaparoleenmots àpartirduflotcontinududiscours. Pas facile, n'est-ce pas ? Et là non plus il n'y a pas de règles particulières dont nous ayons connaissance (travaux de Peter Jusczyk, décédé en 2001, et Jenny Saffran). Pourtant cette capacité est sans doute la première qu'il faut acquérir pour comprendre le langage... J'avais montré moi-même en 1988 qu'on ne peut pas apprendre à écrire sur la seule base de règles car un mot courant sur deux en français possède une particularité imprédictible à partir de sa prononciation (pourquoi un h à homme et un c à tabac ?).

Il y a bien sûr polémique, car ces découvertes sont à l'opposé du dogme chomskien, qui veut que l'acquisition du langage soit basée à peu près exclusivement sur un ensemble de règles innées (grammaire universelle), une position défendue à l'heure actuelle par le très médiatique Steven Pinker. En tous cas, elles sont à rapprocher de l'évolution du traitement automatique des langues et de la parole depuis plus d'une décennie : les rares méthodes efficaces s'avèrent être des méthodes basées sur des statistiques. Ceci explique peut-être cela...


5 Commentaires:

Anonymous Anonyme a écrit...

N'ayant pas lu l'article, j'y vais d'un commentaire à l'aveuglette, mais il me semble qu'il faille faire la différence entre langue et orthographe, non ? L'expérience avec /blyelvo/ concerne l'apprentissage de cette dernière ; elle ne dit rien, à mon avis, sur l'acquisition de la langue.
Mais bon je vais lire le texte original...
Olivier Tardif

10 janvier, 2005 09:09  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Certes, mais le reste de l'article présente des recherches sur la segmentation de la parole en mots ou l'acquisition de phénomènes grammaticaux, qui sont bien du domaine de la langue proprement dite. On n'a d'ailleurs pas de grands arguments à l'heure actuelle pour affirmer que les apprentissages de la lecture et de l'orthographe soient de nature radicalement différente de celle des autres apprentissages linguistiques. Au contraire, pour l'instant tout semble converger aux niveaux neurologiques et psycholinguistiques.

10 janvier, 2005 13:30  
Anonymous Anonyme a écrit...

Je reste persuadé qu'on apprend le langage surtout de manière statistique (je ne suis pas un spécialiste du langage, mais j'ai cru retenir que personne n'avait jamais réussi à écrire une grammaire formelle complète du français, tant il y a d'exceptions).

C'est pourquoi j'ai de l'espoir pour ECTOR (http://francois.parmentier.free.fr/ector/), un programme qui "apprend" le langage. Plus j'observe mes enfants apprendre à parler, plus je suis persuadé du bien fondé de cette thèse. (même si le fait de dire "On ne dit pas ... mais ..." ne prouve pas que l'enfant n'infère pas de règle, je pense plutôt qu'il apprend presque par coeur)

De plus les statistiques permettent des modèles d'associations d'idées qui me semblent plausible aussi (voir le Réseau de Concepts, http://francois.parmentier.free.fr/these/node71.html).
--
François Parmentier

20 janvier, 2005 15:41  
Blogger Jean Véronis a écrit...

Effectivement, hélas, personne, malgré cinquante ans de labeur acharné, n'a pu écrire une grammaire formelle du français, ni d'une quelconque langue. A mon avis le problème, en syntaxe, mais également dans tous les autres domaines, c'est qu'il y a autant d'exceptions que de régularités, voire plus. Les langues ne sont pas des systèmes formels, mais des organismes vivants qui sont soumis à une évolution darwinienne. Il leur reste des choses inutiles -- des "appendices" --, d'autres sont redondantes ou pas forcément cohérentes, etc. Merci pour les pointeurs !

20 janvier, 2005 17:21  
Anonymous Un admirateur qui lit tous tes articles depuis le début :-) a écrit...

Tu ne connais guère que girafeau....
Pour infeau, il y a aussi tufeau (et ça variant tuffeau), sorte de pierre calcaire.

Source : www.ultralingua.net, grâce à son fabuleux outil de recherche par expressions régulières

13 août, 2006 03:36  

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